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LES GRANDS ÉCRIVAINS FRANÇAIS
(tLIZOT
M. A. B\lilH)L\
GUIZOT
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LES GRANDS ÉCRIVAINS FRANÇAIS
EN VENTE :
VICTOR COUSIN, par M. Jules Simon, de l'Académie française.
MADAME DE sévigné, par M. Gaston Boissier, de l'Académie française.
MONTESQUIEU, par M. Albert Sorel, de l'Institut.
GEORGE SAND, par M. E. Caro, de l'Académie française.
TURGOT, par M. Léon Say, député, de l'Académie française.
THiERS, par M. P. de Rémusat, sénateur, de l'Institut.
d'alembert, par M. Joseph Bertrand, de l'Académie française, secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences.
VAUVENARGUES, par M. Maurice Paléologue.
MADAME DE STAËL, par M. Albert Sorel, de l'Institut.
THÉOPHILE GAUTIER, par M. Maxime Du Camp, de l'Académie française.
BERNARDIN DE SAINT-PIERRE, par M. Arvèdc Barine.
MADA.ME DE LA FAYETTE, par Ic comtc d'Haussonvillc, de l'Aca- démie française.
MIRABEAU, par M. Edmond Rousse, de l'Académie française.
RUTEBEUF, par M. Clédat, professeur de Faculté.
STENDHAL, par M. Edouard Rod.
ALFRED DE VIGNY, par M. Maurice Paléologue.
BOiLEAU, par M. G. Lanson.
CHATEAUBRIAND, par M. de Lescure.
FÉNELON, par M. Paul Janet, de l'Institut.
SAiNT-si.MON, par M. Gaston Boissier, de l'Académie française.
RABELAIS, par M. René Millet.
J.-J. ROUSSEAU, par AI. Arthur Chuquet.
LESAGE, par M. Eugène Lintilhac,
DESCARTES, par M. Alfred Fouillée.
VICTOR HUGO, par M. Léopold Mabilleau.
ALFRED DE MUSSET, par M. Arnède Barine.
JOSEPH DE MAISTRE, par M. George Cogordan.
FROISSART, par M""" Marjj Darmesteier.
DIDEROT, par M. Joseph Reinach.
l'ha<fuc volume, avec un portrait vu héliogravure . . .. 2 fr.
(:..iil.)iiimkT>. I.ni. l'Ail, HUllDMil)
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Helio^ Dujardir,
CrUlZOT
d après une pholo6raphie D'ADAM SALOMON
LES GRANDS ÉCRIVAINS FRANÇAIS
GUIZOT
M. A. BAKDOUX
MtMllIll:, Dt LlNslllLT
PARIS
LIBRAIRIE HACHETTE ET C*
"9, BOULEVARD SAINT-GERMAIX, 79
1894
DroiW de Iradutlmn et de reproducliun réBerves.
G U I Z 0 T
PREMIERE PARTIE
L'HOMME PRIVÉ ET L'HOMME POLITIQUE
I
Lorsque Francois-Pierre-Guillaurae Guizot naquit à Nîmes, le 4 octobre 1787, de père et mère apparte- nant à des familles protestantes, le honteux régime imposé aux réformés allait enfin cesser '.
Mme Guizot Sophie-Elisabeth Bonicel) et André Guizot avaient été mariés le 27 décembre 1780 au Désert, par un pasteur dont le ministère était encore proscrit; l'acte de naissance de François, leur fils aîné, ne fut pas enregistré; les deux jeunes époux ne
1. Pour le récit des premières et des dernières années, nous ne pouvions mieux faire que d'emprunter tous les faits au pieux livre que Mme de Witt a intitulé : « Guizot dans sa famille et avec ses amis «.
purent bénéficier du célèbre édit de 1787, qui n'avait pas d'effet rétroactif.
Avons-nous besoin de rappeler avec quelles sym- pathies fut saluée par les protestants l'aurore de la Révolution? Les longues persécutions religieuses enseignent la liberté et la font acclamer. Le père de François Guizot, avocat distingué, prit une part active au mouvement des idées et aux événements, dans les années 89, 00 et 91 ; l'éclat de son talent oratoire l'ajjpdalt au premier rang des hommes d'ac- tion et de progrès, mais les excès et les crimes le fii'cnt reculer. Dénoncé pour sa modération par le (lui) de ?Siiiies, il prit la fuite; et après avoir erré pciiilant quelques semaines d'asile en asile, il fut arrêté. Le gendarme qui avait découvert sa retraite, le connaissait depuis longtemps; il était au déses- poir. « Voulc/.-vous que je vous laisse échapper? tlil-il au prisonnier. — Es-tu marié? demanda vivement celui-ci. — Oui, répondit le gendarme, j'ai deux enfants. — Et moi aussi, dit jNL Guizot; mais tu paierais pour moi; marchons. « Ses deux fils lui furent amenés à la maison de justice ; l'aîné, François, avait six ans et demi; son frère, Jean-Jacques, était plus jeune de deux années. Mme de Witt raconte; qu'au moment oîi sa condamnation fut prononcée, son grand-père ayant reconnu plusieurs membres du trilmnal l'évolutionnaire, les appela à compai'aître à leur tour devant le tril)unal do l)i<Mi; son t'hxpience troubla ses juges; reconduit en prison, il écrivit à sa femme malade (.'t qui n'avait pu h' revoii', une
L HOMMF. PRIVi: HT L IIOMMK POLITIQUF.. 7
leltre tendre et vaillante, lui faisant ses dernières recommandations et lui disant adieu. Le 8 avril 1794, il montait intrépidement sur l'échafaud.
De cette terrible époque, François Guizot avait gardé, avec le souvenir du supplice de son père, la sensation nette et précise de la chute de Robespierre. Lorsque la nouvelle arriva à Nîmes, Mme Guizot se trouvait avec ses deux enfants, sur la terrasse de sa maison; elle s'agenouilla aussitôt avec eux pour remercier la Providence. Tout entière à ses devoirs maternels, elle conserva toute sa vie, dans son àme forte et chrétienne, l'inefiaçable empreinte de la souffrance de ces années de deuil.
Tous ceux qui ont approché la vénérée mère de François Guizot dans des temps plus heureux, alors quelle faisait les honneurs du salon du Ministère des affaires étrangères, avaient reçu d'elle une impression vive. « Je crois la voir encore, écrit Sainte-Beuve, dans cette mise antique et simple, avec cette physio- nomie forte et profonde, tendrement austère, qui me rappelait celle des mères de Port-Royal, et telle qu'à défaut d'un Philippe de Champagne, un peintre des plus délicats (Ary Schefer) nous l'a rendue, cette mère du temps des Cévennes, à laquelle Guizot resta, jusqu'à la fin de ses jours, le fils le plus défé- rent et le plus soumis; je crois la voir dans ce salon du ministre où elle ne faisait que passer et où elle représentait la foi, la simplicité, les vertus subsis- tantes de la persécution et du Désert. «
Il n'y a rien à ajouter à ce portrait.
Mme Guizot avait peu de ressources, elle les con- sacra toutes à l'instruction de ses fils; on juge de ce que devait être leur éducation entre les mains d'une pareille mère. La France, en ce moment, n'offrait guère d'écoles remplissant le but que Mme Guizot voulait atteindre, elle résolut de tout quitter pour aller chercher à Genève les maîtres et l'enseigne- ment moral qu'elle ne trouvait pas à Nîmes et que Paris, en 170(S, n'eût donné qu'imparfaitement pour sa conscience.
A cette époque-là, c'était une grande entreprise; mais elle ne fut pas au-dessus de la volonté de cette femme d'autrefois. François, son ûh aîné, montrait des dons naturels. Il avait à peine six ans, lorsque sa mère l'avait surpris, debout sur le rebord d'une bibliothèque, récitant avec passion les Imprécations de Camille. C'était le futur orateur de qui Mlle Rachel disait, après l'avoir entendu, qu'elle eùl ainn'' à jouer la tragédie avec lui.
La vie était grave et gènéc. Mme Guizot assis- tait à toutes les leçons, prenait part aux travaux de ses fils, étudiant avec eux et pour eux. « Parfois lorsqu'en hiver, le climat rude de Genève couvrait d'engelures les petites mains, les devoirs étaient écrits sous la dictée des élèves, par leur mère. En même temps, d'après les |)rincipes de Rousseau et en ])résence du bouleversement de toutes les for- lunes, elle leur faisait apprendre un métier manuel. » François Guizot était un habile menuisier et un excellent tourneur.
L HOMME PRIVE ET L HOMME POLITIQUE. î>
Le séjour à Genève dura jusqu'en 1805; ces cinq années, consacrées aux éludes classiques et à l'édu- cation calviniste, sous la direction souveraine d'une femme énergique et simple, façonnèrent l'àme de François Guizot et la trempèrent pour toute la vie.
L'heure de la séparation sonna : dans le courant de l'été 1805, !Mme Guizot retourna auprès de ses parents à Nîmes ; elle gardait avec elle son second fils. L'aîné se rendit à Paris en novembre 1806, pour faire son droit en compagnie d'un de ses fidèles amis, Achille de Daunant.
François Guizot venait d'avoir dix-neuf ans. Elevé dans des sentiments libéraux, mais dans des habi- tudes austères et des croyances religieuses en réac- tion contre la philosophie du xviii" siècle, destiné à suivre la carrière du barreau, comme son père, il se mit à l'étude du droit sans grand plaisir. Sa jeu- nesse à Paris fut triste et l'isolement cruel. La société dans laquelle il eut ses entrées, composée des débris de l'école de Voltaire et de Diderot, n'était pas la sienne.
Vivant dans le monde de l'opposition, ce jeune calviniste, concentré et rebelle à toute influence mondaine, voyait ])asser sous ses yeux les débris du monde philosophique et de l'aristocratie libérale de 89, les derniers représentants de ces salons « qui avaient librement pensé à tout, parlé de tout, mis tout en question, tout espéré et tout promis, par mouvement et plaisir d'esprit. Les mécomptes et les désastres de la Révolution n'avaient point fait
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abjurer aux survivants de cette brillante génération leurs idées et leurs désirs; ils restaient sincèrement libéraux. »
Le salon de Mme d'Houdetot, celui de M. Suard, celui de l'abbé Morellet étaient les seuls asiles où l'esprit du dernier siècle se déployait encore à l'aise, non pas que les hommes de l'Empire l'eussent renié, mais comme ils n'avaient pas de méditation et de loisir, l'action et le mouvement les prenaient tout entiers. Les quelques étrangers qui pouvaient encore visiter Paris, ne le quittaient pas sans avoir connu les derniers contemporains de Voltaire; on se réu- nissait le jeudi chez l'abbé Morellet, le mardi et le samedi chez ]\L Suard; le mercredi, Mme d'Hou- detot donnait à dîner à un certain nombre de per- sonnes invitées une fois jjour toutes. Point de recherche, point de bonne chère; le dîner n'était qu'un moyen, nullement un but de réunion. Sans doute on y vivait sur un fond d'idées depuis long- temps exploité, sans doute les mêmes anecdotes revenaient souvent; et l'activité céréljrale n'y était plus féconde et progressive, « mais on y sentait cette sincérité, ce désintéressement de l'esprit qui font peut-être le ])lus grand charme de la pensée et île la conversation. On se réunissait, on causait sans nécessité, sans but, par le seul attrait des communi- cations intellectuelles. »
Le jeune Guizot ne fût jamais entré dans cette société qui n'a jamais été remplacée, sans l'intérêt affectueux que lui portaitl'ancien ministre de Suisse,
L IIOMMT PniVi; RT L HOMME POLITIQUE. 11
M. Slajjfer. Il s'élait senti attiré vers ce jeune homme, vivant de peu, poursuivant dans la solitude, loin de tout plaisir, des études mal dirigées, mais personnelles et très étendues. Depuis deux ans en effet qu'il était à Paris, François Guizot n'avait eu d'autre entretien intime que dans une correspon- dance suivie avec sa mère. Les lettres datées de 1810 et 1811, et |)ubliées par Mme de ^^'itt, sont ardentes par la concentration intérieure , ])resque farouches, avec une intensité de vie extraordinaire. ( )n en jugera par quelques extraits :
« J'ai fait partir ce matin une longue lettre pour toi, bonne maman, et le soir, il faut que je t'écrive encore; la vie solitaire et tranquille que je mène me laisse tout le temps de réfléchir; mes idées ne se dispersent plus, mes sentiments acquièrent plus de force, à mesure qu'ils se concentrent davantage. Si je ne t'écrivais pas, je serais inquiet, malheureux; tu es la seule personne à qui j'ouvre mon âme sans crainte. Chaque jour, si je le puis, je t'écrirai et je ferai j)artir ma lettre chaque semaine en un seul paquet ; là, tu verras un tableau fidèle de mes opi- nions et de mes pensées Dieu et la religion du
Christ, voilà mes guides Je possède une chose
qui sera peut-rtre favorable à mes principes, quoi- que proscrite par le monde : de l'entêtement; je puis avoir tort, mais toutes les fois que je crois avoir raison, l'univers entier n'a aucune influence sur ma manière de penser — Ce que j'aime à te dire, parce que j'aime à le sentir, c'est que chaque année con-
12 r.iizoT.
firme en moi et ma conviction et mon espérance; si j'acquiers de nouvelles connaissances, elles ne ser- vent qu'à m'affermir clans ma foi à l'Evangile du Christ; je n'en ai jamais eu honte et je ne l'aurai jamais. »
Il était donc le contraire d'un voltairien, cet étu- diant cévenol au visage amaigri, avec de grands yeux de flamme, que M. Stapfer avait introduit dans l'in- timité de cet épicurien intellectuel, de cet esprit dif- ficile et paresseux qui s'appelait M. Suard. Fran- çois Guizot demandait déjà à la conversation |)liis (liiiin ])laisir social ; il rêvait, pour ses idées qui ger- maient, des jours d'action et de triomphe, dans un avenir encore vague et confus. Il se sentait plus à l'aise à la maison de campagne du Bel-Air où M. Stapfer l'admettait à séjourner de longs mois et où il l'aidait de son expérience et de ses conseils. La philosophie et la litt(''raluro allemandes étaient l'objet de l'élude favorite de François Guizot, il lisait Kant et Klopstock, Ilerder et Schiller, beaucoup jdus (pie Voltaire et Gondillac. Les habitués dos salons de M. Suard et de Mme d'Houdetot souriaient et s'iMq)a- lientaient quelquefois de ses croyances protestantes et de son enthousiasme germanique; mais au milieu de cette diversité d'idées et d'habitudes, il apprenait à jiorter dans la pratique de la vie « cette large équité et ce respect de la liberté d'autrui qui sont le devoir et le caractère de l'esprit vraiment libéral ».
C'était le temps où le génie de Chateaubriand se révélait à la France ; il eut les premières atbniralions
L HOMME PRIVE ET L HOMME POLITIQUE. 13
de François Guizot. Cet admirable mélange de sen- timents religieux et desprit romanesque, de poésie et de polémique morale, l'avait si puissamment ému, qu'une de ses premières fantaisies littéraires avait été d'adresser à l'auteur du Génie du Clirlstianisme une très médiocre épître envers; et lorsque /es Mar- tyrs firent courir aux armes les suprêmes représen- tants du classicisme usé et dénué d'imagination, François Guizot défendit Cymodocée et Velléda dans /(• Publicistc. Ses autres essais poétiques n'allèrent pas au delà de deux élégies, l'une sur la Mort de Henri IV et l'autre sur la Mort de Corinne, dont personne ne parla.
Grâce à l'action éclairée de M. Stapfcr, Mme Guizot avait consenti à laisser son fils libre de se livrer à ses travaux littéraires; François recommença alors ses études classiques dont il reconnaissait l'insuffi- sance. Il avait vingt-deux ans et, suivant l'expression éloquente de Mme de Witt, il portait déjà le fardeau bienfaisant du labeur nécessaire qui ne devait jamais cesser de peser sur lui.
Ses premiers travaux, le Dictionnaire des si//io- ni/nies, ses notes critiques sur V Histoire de la déca- dence et de In chute de V Empire romain de Gibbon et les Annales de l'Education, recueil périodique où il avait abordé quelques-unes des grandes questions d'éducation publique, avaient obtenu l'attention des hommes sérieux. Sa mère, à >sîraes, était la confi- dente de ses efforts et de ses espérances.
« Je suis, lui écrivait-il, continuellement occupé
14 GUIZOT
de toi, ma bonne mère ; ta tristesse me navre plus encore que je ne puis le dire, je donnerais la moitié de mon sang pour te rendre un peu de courage et de bonheur. Pauvre chère amie ! Personne ne comprend mieux que moi le vide que tu éprouves ; je sens l'im- possibilité de le coml)ler. Rien ne peut réparer la perle que tu as faite; rien n'en peut consoler ; j'ai la jirofonde conviction que jamais iils n'a aimé sa mère plus (pu! je ne t'aime, mais je n'espère pas remplacer pour toi mon père!... »
Une heure vint où le cœur de François Guizot se détendit, où le (lot d'émotions contenues qui bouil- lonnaient en lui s'apaisa.
II
Tout le monde connaît son roman. Il la raconté lui-même dans les notes qui ont servi à M. Charles de Rémusat pour écrire la biographie placée en tète des Conseils de Morale.
Mlle Pauline de Meulan venait de se révéler à lui.
Comme la plupart des femmes distinguées de ce tenq)s-là, Pauline de Meulan avait été attirée piii' le mouvemeiil îles idées, i'ille se rappelait avec eiillmu- siasme qu'elle avait assisté à deux séances de l.i grande assend)lée de 80.
L HOMME PUIVE ET L HOMME POLITIQUE. 15
La fortune de sa famille fut détruite par les lois nouvelles; son père mourut en 1790, ne laissant que des charges à sa veuve et ses enfants. Dans cette incertitude de vivre, le spectacle de la Terreur pro- duisit dans l'âme de la fille aînée une agitation vio- lente; elle contracta l'habitude des émotions fortes et des méditations solitaires. Rentrée à Paris après le 9 Thermidor, elle sentit grandir son espint et son caractère; toutes les finesses, toutes les délicatesses, toutes les susceptibilités de l'Ancien Régime s'al- liaient en elle, avec l'allure libre, franche et quel- quefois un peu rude de la Révolution.
Au milieu des événements politiques si chan- geants, elle lisait beaucoup, surtout de la méta- ])hysique, et méditait davantage. Ce fut vers cette époque qu'elle commença à travailler pour aider sa famille : M. Suard lui avait appris qu'elle pouvait tirer parti de son esprit, elle n'y pensait pas. En 1800 parurent ses deux premiers livres. En 1801, elle fit ses débuts dans le Publiciste que ]\I. Suard venait de fonder; ses articles eurent beaucoup de succès.
Sa sœur avait épousé M. Jacques Dillon, ingénieur distingué; et comme un de leurs parents leur avait légué à chacune 20 000 francs, Pauline avait donné sa part au nouveau ménage; elle était convaincue qu'elle ne se marierait pas. A peine quatre ans de bonheur s'étaient-ils écoulés que M. Dillon fut cm))orté par une fièvre cérébrale, à la lin de mars 1807. Lo surlendemain de cette mort, dînant rhfz M. Suard
IG GLIZOT.
avec M. Stapfer, le jeune Guizot entendit raconter le malheur de la famille; son j)arli fut pris sur-le- charaj) ; il publia un article sous le nom de Mlle de Meulan. L'article fut inséré dans le Pubiiciste le 3i mars. Il continua à écrire ainsi, sans se faire connaître d'elle, pendant quinze jours; il était résolu d'abord à garder son seci'et, mais il eut le sentiment qu il faisait quelque chose d'un peu étrange et qui devait influer sur sa destinée. Il renconli'a Mlle de Meulau pour la première fois le 13 avril. Dans les âmes comme celle de M. Guizot, les dates ne s'ef- facent pas de la mémoire, quand il s'agit d'un amour que la mort seule a pu briser.
Au mois de juin, sa mauvaise santé et l'excès du travail l'ayant obligé de s'établir à la campagne de M. Stapfer, près de Monlfort-l'Amaury, Mlle de Meulan se chargea de toutes ses affaires et de ses relations littéraires à Paris; il y venait à peu près toutes les six semaines j)asser trois ou quatre jours. La diversité de leurs origines et de leurs habitudes les cm|)êcha longtemps de s'entendre pleinement. Qu'on ne l'oublie pas! Un ardent calviniste de vingt-quatre ans et une enfant du xviii" siècle sont en présence. Qui sera absorbé par l'autre? Dans les notes de M. Guizol, nous lisons ces mots discrets :
« La |)arfaile iiarmonie n'est venue (ju'à la suite d'une longue et réciproque influence : j'ai élevé et agrandi la sphère de sa vie; elle a beaucoup con- tribué à me faire vivie dans la vérité. »
L HOMME PRIVr. ET E HOMME POLITIQUE. 17
C'est de 1810 à 1812, après le retour définitif de Giiizot à Paris, que lintimité des âmes commença. Leur correspondance, pendant un voyage qu'il fit à Nîmes, aida beaucoup à les mettre dans le même milieu de sentiments et d'idées. Ils se marièrent le 7 avril 1812; elle avait quatorze ans de plus que lui. Quelques jours avant leur union, Pauline de Meu- lan écrivait à son fiancé : « Je vous l'ai dit souvent, vous avez tué toutes mes facultés; mais il n'y a pas de mal, puisque c'est vous que vous avez mis à la place de moi. » C'est une phrase bien féminine, et faite pour captiver.
Peu de temps après son mariage, il élait nommé professeur adjoint à la chaire d'histoire qu'occupait M. de Lacrctelle à la Faculté des lettres de Paris; le grand maître de l'Université, M. de Fontanes, avait obéi à une bienveillance toute spontanée en ouvrant à Frîinçois Guizot les portes du haut ensei- gnement; et comme si Fontanes eût cru n'avoir pas assez fait pour l'attacher fortement à l'Université, il divisait la chaire en deux et lui donnait celle d'his- toire moderne, avec dispense d'âge. Guizot n'avait ])as encore vingt-cinq ans.
Certes il ne goûtait guère le régime impérial, pré- voyant qu'il ne fonderait ni le bonheur, ni la gran- deur duraljle de la France; mais ce régime parais- sait si bien établi dans le sentiment général du pays, que même chez les survivants de l'école phi- losophique où l'esprit d'opposition dominait, on trouvait tout simple que les jeunes gens entrassent
2
18 GUIZOT.
au service de lEinpire. En dehors des armes, il n'y avait pas d'autre carrière que les fonctions publiques.
En annonçant au nouveau professeur sa nomina- tion définitive, le grand maître de l'Université lui fit entendre que l'Empereur lisait tous les discours d'ouverture et qu'il était accoutumé à y rencontrer son éloge. Guizot refusa nettement. Quelques jours après, dans un dîner à Courbevoie, où Fontanes possédait une maison de campagne, Guizot était du nombre des convives. Fontanes insista doucement; mais, en présence d'un refus réitéré : « Que ces pro- testants sont entêtés, dit-il en souriant; je m'en tirerai comme je pourrai ». Et il n'en fut plus question.
Guizot monta dans sa chaire le li décembre 1812, avec la pleine indépendance de son esprit, et, dès sa première leçon, affirma sa méthode historique. C'était pour lui un vif plaisir intellectuel que de travailler librement vers un but déterminé; Mlle de jNIeulan, quelque temps avant leur mariage, lui disait : « Vous parlez toujours mieux des choses que des livres, parce que vous voyez dans un livre ce qui vous ])laît, et ce qui vous plaît vaut beaucoup mieux que ce que le livre contient »; et avec la per- spicacité d'une femme distinguée et qui aime, elle ajou- tait : « Vous vaudriez beaucoup mieux comme auteur que comme critique; je ne pense pas qu'il y ait de quoi se tenir pour humilié ».
L'enseiernement allait en effet transformer l'es-
L HOMME PRIVE ET L HOMME POLITIQUE. 19
prit de François Guizot et lui donner sa véritable
direction. Son discours d'ouverture avait été tout un programme.
III
La politique vint interrompre inopinément ses études et son cours.
La Restauration ne pouvait pas le laisser in- différent. Non seulement il était de ceux que la grande poussée de 89 avait élevés et qui ne consen- taient pas à descendre; mais aussi il était convaincu que, pour le régime représentatif et les institutions libres, le plus grand danger était l'aveuglement et le fanatisme routinier de l'esprit de secte ou de coterie.
Pendant un voyage à >sîmes où il avait conduit sa femme, étonnée en entrant dans ce petit monde de province, Guizot était rappelé pour occuper au Ministère de l'intérieur le poste de secrétaire général auprès de l'abbé de INIontesquiou. C'était Royer- Collard qui l'avait recommandé. 11 était alors doyen de la Faculté des lettres de Paris. Cet esprit libre et élevé dont la pensée était de restaurer l'âme dans l'homme et le droit dans le gouvernement, avait témoigné à Guizot une sympathie qui ne fut
20 r.uizoT.
jamais banale, malgré des refroidissements pas- sagers. Quand Royer-Collard mourut en 1845, son ancien collègue à la Sorbonne écrivait : « 11 a fait plus que de me rendre service dans ma carrière, il a réellement contribué à mon développement inté- rieur et personnel. Il m'a ouvert dos j)erspectives et appris des vérités que, sans lui, je n'aurais peut- être jamais connues. »
Ro3"er-Collard insista affectueusement en 1814 pour que Guizot ne refusât pas le poste diflirile où il l'avait fait appeler.
L'effort fut vif chez les deux femmes qui l'aimaient, pour s'opposer à son entrée dans la vie publique. Sa mère redoutait l'influence de la politique et ses dan- gers; quant à Pauline, les affaires lui plaisaient peu; elles lui paraissaient plates et monotones. La vie de conversation et de travail intérieur était ce qu'elle regrettait le plus.
Guizot se décida à occuper le secrétariat général qui lui était offert, et dès les premiers jours il eut à compter avec les exigences des royalistes.
Ces exigences amenaient en lui ces réflexions amères : « Vous êtes un ami décidé du régime con- stitutionnel et des garanties politiques, vous voulez vivre et agir avec le parti qui porte leur di-apeau; renoncez à votre jugement et à votre indépendance! Il y a, dans le jiarti , sur toutes les questions et quelles que soient les circonstances, des opinions toutes faites, des résolutions arrêtées à l'avance qui se croient en droit de vous gouverner. Ne discutez
L HO.MMi: PRivi; i:r l no.MMii poutique. 21
pas, vous ne seriez plus un libéral; ne résistez pas, vous seriez un révolté. »
Il quitta le Ministèi'e de l'intérieur avec M. de Mon- tesquiou et il se préparait à remonter dans sa chaire, lorsque les Cent-Jours vinrent encore modifier sa destinée : un événement considérable et imprévu prend date dans sa vie.
Les royalistes constitutionnels qui se groupaient alors autour de Royer-Collard. jugèrent qu'il était de leur devoir de faire connaître sans réserve à Louis XVIII leur pensée sur la conduite à tenir : il ne s'agissait pas seulement d'insister auprès du roi sur la nécessité de maintenir le régime constitu- tionnel et d'accepter franchement la société française sortie de la Révolution ; les Mc/noircs de Guizot ajoutent « qu'il fallait entrer dans la question do personnes, dire à Louis XVIII que la présence de M. de Blacas, auprès de lui, nuisait essentiellemenl à sa cause, solliciter léloigneraent du favori, pro- voquer quelque acte ou quelques paroles publiques, caractériser nettement les intentions du roi, enfin, le pousser à tenir grand compte des conseils et de l'inOuence de M. de Talleyrand ».
Guizot était le plus jeune de cette réunion, on l'engagea à se charger de cette mission qui devait attirer sur lui tant de colères ; il l'accepta sans hésiter.
Quoiqu'il eût à cette époque peu d'expérience des animosités politiques, il entrevit pourtant quel parti ses ennemis pourraient ua jour tirer contre lui d'une
22 GUIZOT.
semblable démarche. « INlais, dit-il, j'aurais honte de moi-même, si la crainte de la responsabilité et les appréhensions de l'avenir pouvaient m'arrêter quand les circonstances m'appellent à faire ce que com- mande à mes yeux l'intérêt de mon pays. »
Il quittait Paris le 23 mai 1814. Arrivé à Gand, il alla voir d'abord les hommes dont les vues réj)on- daient aux siennes, JNIM. de Jaucourt, le baron Louis, Beugnot, de Lally-Tollendal, IMounier. II les trouva très fidèles à la cause constitutionnelle, mais tristes et inquiets parce qu' « ils avaient à lutter incessam- ment contre les passions et les desseins odieux ou ridicules de l'esprit de réaction ».
Guizot pria le duc de Duras de demander pour lui une audience à Louis W'III. Le roi le reçut le len- demain, 1'^'' juin, et le garda près d'une heure. Sa correspondance de Gand porte l'empreinte de sa tristesse et de ses soucis. Il avait laissé à Paris sa femme grosse d'un second enfant, après avoir eu la douleur de perdre le premier. Il ignorait à quel moment il pourrait la rejoindre et si la j)aix en France serait assurée; ses lettres sont l)ien intéres- santes.
« Sais-tu ce ([ui m'a décidé? écrivail-il à Mme Gui- zot, le désir de devenir tout ce que je dois être pour que rien ne manque à ton bonheur — C'est à cause de toi que je ne veux négliger aucune occasion de me distinguer des autres hommes; sans noire union j'aurais vécu dans ma paresse naturelle — Chère amie, c'est toi qui me donnes de la force, de l'auto-
L HOMMU PRIVE ET L HOMME POLITIQUE. 23
rite, de la constance Malheureusement depuis le
jour où j'ai vu le roi, je n'ai eu ici rien à faire et je ne sais trop si cela changera. On se promène, on se visite, on s'ennuie, voilà tout, à peine y a-t-il con- seil tous les quinze jours ; on ne se rassemble point pour discut(M% pour se préparer, pour s'entendre; il semble que lorsqu'on s'est vu une fois, on s'est tout dit. Le parti des hommes éclairés n'a d'espoir qu'en M. de Talleyrand et on l'attend toujours, enfin on assure qu'il arrivera cette semaine — »
« Il faut voir ce que je vois pour y croire; non, jamais je n'aurais imaginé qu'on puisse être aveugle à ce point. »
11 n'y eut que Pozzo ili Jjorgo qui lui parut un homme vraiment supérieur, plein d'activité et de lumières.
Cependant Louis XVllI quittait Gand le 22 juin; Guizot en partit le lendemain avec Mounier et le soir même ils rejoignirent le roi à Mons.
Peu de temps après, ]\L Pasquier, devenu garde des sceaux, lui faisait donner le poste de secrétaire général au Ministère de la justice; sa position fut plus assurée lorsque le premier cabinet du duc de Richelieu se forma; les amis de Guizot prirent de l'influence. Il connaissait beaucoup Barbé-Marbois, l'ayant rencontré souvent chez Mme de Rumford et chez Mme Suard ; Guizot conserva donc auprès de lui la haute situation qu'il occupait.
La lutte s'engagea presque aussitôt contre la droite royaliste : elle avait son champion, son poli-
tique el sua philosophe. M. de la Bourdoiinaye marchait à la tête de ses passions, M. de Yillèle, de ses intérêts, M. de Bonald, de ses idées. Le parti constitutionnel qui s'était formé en 1815, était devenu aussitôt le parti de Guizot, il y était entré avec son ardeur d'esprit et son courage civique, et il le servit d'abord par ses écrits.
Il publiait en 1816 sous ce titre : Du goievcr/icnic/it représentatif et de l'elat actuel de la France , son premier ouvrage politique, qui appela sur sa tète les colères de ceux qui n'avaient rien oublié, ni rien appris. II exposait les principes essentiels du gou- vernement constitutionnel, leur sens vrai, leur action réelle el les conditions de leur développement salulaire dans l'état où nos révolutions et nos dis- sentiments avaient jeté la France. Peu après, Ciuizot quittait le ])OSte de secrétaire général de la Justice avec M. Barl)é-Marbois ; et il entrait comme maître des requêtes au conseil d'Ftat. Ce fut l'époque du gouvernement du centre.
IjC ministère avait pour ap[)uis, dans la (Ihambrc, des amis indépendants qui approuvaient sa politiipie, mais n'en acceptaient pas la responsabilité. Ce petit groupe s'appelait les Doctrinaires. C était par leur éloquence ])!utôl (pie |)ar leui's actes tpi'ils avaient acquis leur influence parlementaire et leur autorité morale. « Ils soutenaient leurs principes sans les appliquer; le drapeau des idées et le drapeau des affaires n'étaient pas dans les mêmes mains; devant les Chambres, les ministres paraissaient souvent les
L HOMME PlilVli HT L HOMMIC POLITIQUE. 25
clients des orateurs, ils critiquaient en défendant, ils attaquaient même quelquefois. »
Guizot était devenu conseiller d'Etat ; il avait vingt-huit ans, son esprit était dans sa pleine matu- rité ; déjà son rôle de défenseur des classes moyennes s'esquissait. Commissaire du gouvernement, il eut l'honneur de faire ses débuts à la tribune, sous les yeux de M. de Serre, dans la discussion des célèbres lois sur la presse; il prenait part du reste à la confection de tous les importants projets de loi. Tantôt il suggérait à M. Laine ses argumeiils ])our la défense de la loi électorale, tantôt il préparait les discours du maréchal Gouvion Saint-Cyr, dans la discussion de la loi militaire. Actif auxiliaire du ministère, il restait cepenilanl lui-même, conservant son entière indépendance de pensée et de conduite. Ses vues étaient })lus larges que celles de ses amis politiques. M. Pasquier, qui n'est pas bienveillant pour Guizot, assure que M. de Serre subissait sa domination et que M. Decazes était subjugué par lui; mais il était, comme protestant, un objet d'aver- sion pour le parti des Ultras; et Monsiciii' ])artageait ce sentiment au plus haut degré.
L'influence des Doctrinaires devenait prépondé- rante par le talent. Leur règne fut vraiment le der- nier ministère de ^L Decazes (juillet 1819). Guizot lui avait rendu un signalé service en rédigeant le mémoire qui fut mis sous les yeux de Louis XVIII, pour le déterminer à signer l'ordonnance du 5 sep- tembre et à dissoudre la Chambre Introuvable.
26 GUIZOT.
Aussi le Ministre de l'intérieur le mit-il à la tète de la direction des affaires départementales et commu- nales, tout en lui conservant son poste au conseil d'Etat. Guizot faisait ainsi son éducation politique ; il était aidé dans sa correspondance par sa femme qui lui tenait lieu de secrétaire.
L'assassinat du duc de Berry [13 février 1820 vint détruire toutes les espérances des libéraux ; on sait comment M. Decazes fut amené à donner sa démission. M. de Serre, devenu l'homme important du nouveau cabinet, prit la résolution de se débar- rasser des Doctrinaires; et il destitua brutalement, comme conseillers d'Etat, MM. Royer-CoUard, de Barante, Camille Jordan et Guizot.
IV
Il faut lire le second volume des Som-enirs de M. de Barante, pour se rendre un compte exact de lémotion prodiiile dans la haute société parisienne par cet acte violent qui dénouait des liens étroits d'amitié. Mme la duchesse de Broglie, qui était l'àme des Doctrinaires, s'est fort honorée en ce temps-là par l'ardeur d'émotion avec laquelle elle sentit l'ouli-age fait à ses amis et par le souci qu'elle avait de l'existence dillicile du ménage de Gui/ot.
L HOMME PRIVE ET L HOMME POLITIQUE. 27
« Non, jamais de ma vie, écrivait-elle à M. de Barante le 21 juillet 1820 , je n'ai éprouvé une indi- gnation pareille à celle que j'éprouve contre ]\1. de Serre. Nous avons traité cette question-là deux jours avant mon départ et il s'est exprimé comme moi. 11 y a là dedans une telle médiocrité de vues que cela me révolte, et vis-à-vis de M. Guizot sur- tout! Il y a une abnégation du sort de ses amis, un sacrifice de leur existence qui me paraît sans exemple; j'en souffre beaucoup et je sens qu'il me sera insupportable de le revoir »
25 octobre 1820 : « M. de Sei're va comme un fou furieux contre les Doctrinaires; l'autre jour, il a demandé à quelqu'un : « Ces doctrinaires qui sont « si arrogants, combien sont-ils? » — Il avait oublié la règle de soustraction qui lui aurait appris que de six ûté un, reste cinq. »
Guizot, le plus maltraité parce qu'il n'était pas, comme les autres, soutenu par une existence per- sonnelle un peu considérable, avait refusé les six mille francs de pension qu'on lui offrait.
Il était résolu à reprendre à la Faculté des lettres son cours d'histoire moderne; on était à la fin de juillet 1820. Mme de Condorcet offrit de lui prêter, ])Our quelques mois, une maison de camj)agne qu'elle possédait à 10 lieues de Paris. Guizot accepta; et dans les premiers jours d'août, il s'établissait à lu Maisonnette avec sa femme et son iîls François, qui venait d'avoir cinq ans. La nécessité du labeur était à ses veux l'aig'uillon et le frein dont la mollesse
28 GUI/.OT.
et la mobilité humaines ont souvent besoin. A|)rès deux mois de séjour à la campagne, il publiait sous ce titre : Du Goin'enieme/it de la France depuis la Restauration et du Ministère actuel, son premier pamphlet contre la politique qui prévalait, depuis que le duc de Richelieu, en s'alliant avec la Droite, avait changé la direction du pouvoir.
Guizot se plaçait sur le terrain où les Cent-Jours et la Chambre de 1815 avaient circonscrit la lutte : ([ui aura, dans le gouvernement de la France, l'in- fluence prépondérante? Les vainqueurs ou les vain- cus de 89, les classes moyennes ou les classes jadis privilégiées? 11 soutenait avec esprit et avec ardeur la cause de la société nouvelle, ayant l'égalité devant la loi ])our premier prinrij)e et les classes moyennes pour élément fondamental; son talent d'observation philosophique agrandissait cette cause, en la repor- tant dans le passé et en retrouvant ses vicissitudes dans tout le cours de notre histoire. L'ouvrage avait eu grand succès.
Cette vie de solitude et de travail à côté de la noble femme qui partageait ses efforts plaisait à Guizot. Pendant une absence de quelques jours employés à Paris à corriger des épreuves, il écrivait à Pauline :
« Je te porte, je te trouve partout, toi et le bonheur que tu me donnes; loin, tout te rappelle à moi; près, tu me fais tout oublier; ma vie, c'est ta pensée; et pourtant cette vie si exclusivement dévouée à toi, je la sens libre, active, étendue. »
11 y eut peu d'années plus fécondes dans Icxis-
I. HOMME PniVK F.T L HOMME POMTIQIF.. 2'J
tence laborieuse de Guizot que les années 1820 et l<S2i : il avait recommencé son cours à la Faculté des lettres, et avait choisi pour sujet les origines du gouvernement représentatif. Depuis près de six ans, il venait de prendre une part active aux essais de fondation de ce gouvernement; il avait à creur de mettre en lumière les efforts intermittents, mais toujours renaissants de la société française pour sortir du chaos, de retracer tantôt les luttes, tantôt raccord de ces divers cléments, royauté, noblesse, clergé, bourgeoisie et peuple, dans les longues phases de notre douloureuse destinée. Il exposait ses idées devant un auditoire qui n'était pas encore celui des dernières années de la Restauration; cet auditoire se composait surtout de jeunes gens appar- tenant aux Ecoles savantes et de cjuelques ama- teurs des études historiques. Le jeune, professeur gagna bien vite du terrain dans leur esprit. C'était un commencement d'éducation politique dans un milieu, restreint sans doute, mais qui n'attendait de progrès que des conspirations.
En même temps qu'il semait des idées par son enseignement, Guizot n'avait pas cessé d'écrire; il préparait un second pamphlet, sous ce titre : Des moyens de gouvernement et d'opposition dans l'état actuel de la France. Le désir lui était venu de prouver cjue l'esprit gouvernemental ne faisait plus défaut au ])avs. La France n'avait connu la liberté politique que par la révolution, et l'ordre que par le despotisme; leur harmonie paraissait une
30 GUIZOT.
chimère; Guizot entreprenait d'établir que cette chi- mère pouvait devenir une réalité. Son ardente préoc- cupation était de faire pénétrer au sein du régime constitutionnel des idées de légalité.
11 n'y réussissait guère. C'était précisément l'époque où les complots les plus mal conduits n'aboutissaient qu'à faire couler un sang généreux; si nul homme politique n'a, plus que Guizot, réjH'ouvé ces tentatives où d'ardents esprits croyaient trouver le moven de donner la vie à leurs rêves, nul aussi n'admirait plus haut le sincère et courageux dévoue- ment de tant d'héroïques jeunes gens à leur cause. Il se jiréparait à le dire dans de nouveaux écrits, lorsqu'il conduisit sa femme à Xîmes 1821).
La mère de Guizot y remplissait sa tâche auprès de vieux parents ; les voyages en ce temps - là étaient difficiles, l'étroitesse de la fortune les rendait plus difficiles encore : il y avait sept ans que Guizot était absent et qu'il n'avait vu sa mère.
Parmi les amis qu'il avait laissés à Paris et avec qui il correspondait, aucun ne lui était plus cher que Prosper de Barante; leur amitié ne finit qu'avec leur vie. C'est à Prosper de Barante que Guizot confie les observations que fait naître en lui son séjour en province, et nous sommes encore frappés aujour- d'hui de leur justesse : « Dans l'état actuel de lad- ministi-ation et de l'ordre social, écrit-il de Nîmes le 7 juillet I.S21 à l'auteur de Vl/isloirc des (hirs de Bourgogne, les ch'parlements sont condamiu-s à la politique expectante; la moindre politique active
L HOMME PRIVE ET L HOMME POLITIQUE. 31
leur est absolument impossible; tant qu'il en sera ainsi, il n'y a rien à fonder, ni à espérer. De toute nécessité il faut sortir de cette ornière, appeler les influences au pouvoir et permettre à la vie de se manifester là où elle est. La raison ne peut venir que d'en haut, cela est sûr; mais la vie ne peut monter que d en bas; elle est dans les racines de la société, comme dans celles de l'arbre. Il est fou de prétendre expédier du pouvoir sous bande. »
Et dans une autre lettre datée aussi de Nîmes, à un mois près, et écrite au jeune homme le plus mùr, le plus brillant à coup sûr de sa génération, celui qu'on appelait si justement le Prince de la jeunesse nous avons nommé Charles de Rémusat , M. Guizot, revenant sur ses mêmes impressions, ajoutait : « Il faut mettre de l'action partout; pro- voquer l'action, la spontanéité, c'est la condition de la liberté; vous n'obtiendrez jamais autrement les influences réelles dont vous avez besoin pour gou- verner ».
Qu'on ne croie pas que cet esprit réfléchi ne se déride jamais! Nous n'avons qu'à continuer de lire cette lettre : « Je le crois bien que ^Nlme de Broglie est fière de nous avoir donné un garçon. C'est une très belle chose qu un garçon ! Voyez déjà le mien. 11 a ici un grand succès, on lui trouve les gestes doc- trinaires. A propos de doctrinaires, j'en avais, hier soir, huit chez moi; oui, monsieur, huit, moi inclu- sivement; et pour le coup, j'ai autorisé ma femme à chanter votre chanson; on ne lui a trouvé qu'un
.12 CLIIZOT.
(u'Iaiil, c'cïsl sa modestie; que la prochaine soit un peu plus fière ! Au fait, nous sommes ici fort accré- dités; encore quelques échecs, nous serons au mieux ; nous avions besoin de tomber, mais la chute nous sied parfaitement. »
Tous ceux qui connaissent la Correspondance de M. de Rémusat pendant les premières années de la Restauration , savent comment cette intelligence ouverte à toutes les curiosités s'adonnait, jDOur le vif plaisir de ses amis, au goût du jour, la chan- son politique. Celle des Doctrinaires, le Néophyte ', eut beaucoup de succès ; ce n'était pas la seule qui fût célèbre dans ce monde d'élite. Dans une autre lettre à Pauline (L821), M. Guizot lui dit : « Charles a fait une chanson charmante contre les ministres qui se plaignent du sérieux des jeunes sens et les renvoient à laiie des chansons : Monsei-
o
gneur aura des chansons! Qu'on dise que les Doctri- naires ne sont pas un corps d'armée complet! Ils ont même une musiqvie. »
Au milieu des jours troublés qui suivirent la chute de M. Decazes, Guizot gardait la séréniti* de son intelligence. Les deux écrits qu'il publiait à six mois d'intervalle (1821-1822), l'un intitulé : Des Conspirations et de la Justice politique, l'autre : De la Peine de mort en matière politique, étaient animés du souffle le plus libéral. Il avait à cœur de convaincre le pouvoir lui-même, pour cpi'il rendît rares les
1. T. V, p. l'io.
L HOMME PRIVÉ ET L HOMMT POLITIQUE. 33
procès politiques, et les exécutions capitales plus rares encore. Le sentiment public, d'accord avec le courageux écrivain, lui en sut gré.
C'étaient quatre ouvrages qui paraissaient coup sur coup, en moins de deux ans; et quand on pense qu'en même temps Guizot avait à préparer le cours de l'Histoire moderne qu'il avait ouvert le 7 décembre 1820, on reste frappé de la vigueur et de la fécondité de ce puissant cerveau et de cette force de volonté.
Sa femme lui était d'un grand secours : tout en travaillant beaucoup elle-même et écrivant son petit roman l'Ecolier, elle revisait la traduction de Shakespeare de Letourneur. « Comme la contem- plation d'une vie comme la nuire, cher bien-aimé, écrivait-elle à son mari, est une chose qui repose l'âme! Ah! combien peu de gens savent ce que c'est que le bonheur! Mon ami, cjue je t'aime! Comme mon âme vole à chaque instant vers toi! Comme j'ai besoin de retenir continuellement cet essor qui me laisserait ici à terre, sans force et sans vie!... Tout ce qu'il y a en moi de meilleur s'est assimilé à toi : Rome li est plus dans Rome. »
Rien n'est plus attachant que le spectacle d'une
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indéracinable intimité et d'un labeur obstiné de deux êtres supérieurs. Un nouveau trouble vint encore diminuer la sécurité du foyer. Le cabinet de M. de Villèle jugea le cours de Guizot dangereux, et le 12 octobre 1822, M. l'abbé de Frayssinous, grand maître de l'Université, en ordonna la suppression.
Mme Guizot se préoccupa d'assurer au ménage un travail de longue haleine : elle projetait deux vastes entreprises, la publication de deux collections de Mémoires , l'une relative à l'ancienne Histoire de France^ l'autre spéciale à la Révoliuion d'AnglctQrrr. Elle craignait que l'imagination de son mari n'eut pas assez de variété et ne s'exerçât pas sur des sujets d'un intérêt assez étendu.
Ses lettres l'eurent bientôt convaincu. Mme Guizol était allée passer quelques semaines au Bois-Milet, près de Montargis, chez son frère le général de Meu- lan, qui avait épousé Mlle Aline de Turpin-Crissé; Guizot était resté à Paris [xiur travailler. Son délassement était d'écrire à Pauline : « Mais je ne me l'accorde qu'après avoir fini ma journée ».
« J'ai beau faire, la pensée que je vais te revoir m'obsède invinciblement. Tout à l'heure, en dînant chez Uover, je me suis surpris cinq ou six fois, per- dant le m de la conversation, assis près de toi, à te regarder, à sourire à tous tes mouvements, à toutes tes paroles. On a gi-ande raison de dii'e des gens qui s'aiment, qu'ils se possèdent; c'est une vraie pos- session »
l'!t, i;à et là, dans ces lettres irune passionnée
L HOMME PRIVi: ET L HOMME POLITIQUE. 35
tendresse, on rencontre des réflexions profondes, OU bien un portrait en quelques lignes, comme celui de Benjamin Constant, par exemple : « Je vais dîner chez Mme de Broglie, avec Constant, le plus clair- voyant et le plus impuissant des hommes, cjui fera ce qu'il ne veut pas, par ordre de gens qu'il méprise. Il faut que tout cela s'use, dit-il, et il est lui-même plus usé que tout. Quelle pitié! » (1821.)
Les absences étaient rares. Comme la plupart des hommes de son temps, c[ui étaient épris de conversation , Guizot préférait le commerce des hommes à la nature. Il pensait sur ce point comme Mme de Staël. Ce fut 1 âge, le besoin de repos qui l'amenèrent à accepter la campagne; et encore, disent ceux qui l'ont le mieux connu, ce fut plutôt le dégoût des paroles inutiles qui le conduisit à la solitude.
Il n'en était pas ainsi en 1821 : une causerie avec M. Charles de Rémusat ou avec M. de Barante le délassait plus que tous les voyages. Son amitié pour M. de Rémusat était alors des plus vives; il la lui témoignait en toute circonstance. La |mblication du ]>remier article de Charles, sous le patronage de M. Guizot, avait été un événement. Sa mère, Mme de Rémusat, d'un tour d'esprit si délicat et si juste, si aisé et si ingénieux, venait de mourir (décembre 1821). Guizot écrit à son fils ces lignes empreintes de celte sensibilité concentrée que son éducation lui avait donnée :
a Je voudrais que vous sussiez combien j'ai été saisi
36 GUIZOT.
de voire douleur. Je crois beaucoup à la puissance des liens naturels ! Qu'est-ce donc quand la mère qu'on a reçue était celle qu'on eût choisie ! Je m'étais souvent promis qu'un temps viendrait où la vôtre entrerait encore plus avant dans notre intérieur, où la communauté de nos opinions, de nos sentiments, amènerait cette intimité de la vie qui a quelque chose de si doux et de si fort. Tout cela est rompu, il faut y renoncer, et ce que je m'étais promis, vous, vous l'aviez; ce que j'espérais vous l'avez perdu. Ne me j)arlez pas de votre chagrin; je le sens, comme vous le sentez. Ne vous plaignez pas non plus, il faut le garder, comme ce qui est légitime. — C'est mon plus grand sujet d'irritation contre les hommes et le monde que le besoin et la facilité de l'oubli. Je suis encore jeune, mais, déjà depuis longtemps, la vraie mesure de la force des âmes est pour moi dans la durée d'une juste douleur. Il n'est pas vrai que le temps console; il efface, et c'est une honte que de se consoler de la sorte. »
Jamais rien de banal ne tombait des lèvres et du cœur de Guizot. Après quelques mois de mariage, Charles de Rémusat était fi'appé d'un nouveau deuil. 11 perdait sa jeune femme, Mlle Perier, nièce de Casimir Perier. Guizot lui écrivait :
« Mon malheureux ami, vous seul pouvez quelque chose pour vous-même; vous seul pouvez non pas vous consoler, mais vous soutenir et marcher encore debout sous un tel fardeau. Repliez-vous sur vous- iiicine ! Là est la ])lessure, là aussi est la force; cl
l'ho.mmi: privé et l hommi- politique. 37
si, par moments, vous trouvez quelque douceur à l)enser que votre peine, votre amertume, vos plus douloureuses impressions retentissent quelque i)art, (jue vous n'éprouvez rien, ne pensez rien qui ne soit partagé par un cœur ami, soyez sur que cela est, que, depuis huit jours, je ne quitte pas njcs aliaires, je ne suis pas un instant seul et inoccui)é, sans vous avoir là devant les yeux. Adieu, adieu; si vous donnez de vos nouvelles à quelqu'un, que j'en reçoive!... »
VI
Sa correspondance avec son ami M. de Barante revêt un tout autre caractère. Les appréciations des faits et des actes de la Droite s'y succèdent avec une rigueur de jugement qui ne se déguise pas.
« Tout ce monde, dit-il (1" juillet 1822;, est sta- tionnaire comme des gens qui font leur éducation et s'aperçoivent qu'ils en avaient besoin. Au milieu de cette atonie, la guerre d'Espagne est probable, très probable même et peut donner à toutes choses une bien autre physionomie. Le fond du parti s'en promet de la force ; on dirait qu'il cherche partout un prin- cipe de fièvre qu il ne trouve |)lus en lui-même »
22 septembre 1822 : « Quoique rien ne soit changé,
3s (;lizot.
le nouvel aspect qu'a pris ce qui était, vaut la peine qu'on vous en écrive. Ces procès, ces exécutions, la poursuite de B. Constant, le parti évidemment ])ris de mettre à la publicité des journaux toute sorte d'entraves, tout cela a donné à toutes choses une physionomie sombre très remarquable. Les agents subalternes disent à qui veut l'entendre, qu'il faut que l'un des deux partis succombe et succombe tout à fait, qu'ils ne peuvent vivre ensemble. En suppo- sant qu'on ne veuille pas davantage, ce que je suis porté à croire, il est clair qu'on voudrait inspirer à quelques personnes assez de craintes pour les décider à quitter la France. On dit tout haut : « Ils nous « ont forcés d'émigrer, qu'ils s'en aillent aussi ; nous « ne leur prendrons pas leurs biens ; c'est mieux qu'ils « nous ont traites. » ...La suppression de l'Ecole normale est un événement assez grave. On veut détruire toute pépinière laïque pour les collèges; cela a fait de l'effet. Le public est, sur tout ce qui l'appelle le clergé, plus ii'ritable que sur tout autre |)oint; je lui conseille cependant de s'y accoutumer. C'est un singulier spectacle que celui d'une Révolu- tion si longtemps victorieuse et qui se voit traitée de la sorte. Elle n'y peut pas croire et passe, sans intermédiaire, de la surprise à ral)attcmcnt. »
10 juillet 1823 : « Vous avez raison de travaillei-. C'est un refuge et aussi un moyen d'action bien éloigné, bien indirect et pourtant réel, il n'y a jias lieu au découragement; et parmi les hommes dont on se souvient, parce qu'ils ne se sont point décou-
L HOMME PlilVE ET L HOMME POLITIQUE. 39
rages, il en est bien peu qui n'aient point passé par lie plus rudes épreuves et subi des revers et qui semblaient moins en possession de l'avenir — Je me rappelle que Baring me dit un jour que les W/i/gs ne recrutaient plus en Angleterre presque aucun jeune homme distingué, qu'ils se faisaient tous Tories ou Radicait.r. l'en conclus et il en convint, que les Wliigs étaient un |)arti perdu. Tous les jeunes gens distingués viennent à nous. »
Cette espérance et cette confiance, Guizol les por- tait dans l'intimité; depuis qu'il avait été destitué de ses fonctions de professeur, il se consolait par un plus grand effort de travail d'avoir perdu cette tri- bune. Son esprit était toujours en mouvement et son modeste salon était l'un des centres les plus animés de Paris. Son intt'rieur s'était accru. Le grand-|)ère maternel, M. Bonicel, était mort fort âgé à >sîmes, sa femme l'jivait précédé dans la tombe; leur lille. Mme Guizot mère, libre des devoirs qu'elle avait remplis jusqu'au bout, avait quitté la province et s'était fixée à Paris dans la maison de son lils aîné.
Un grand chagrin vint en ce moment atteindre la famille. La sœur de Pauline, Mme Dillon, épouse en secondes noces de ^L de Vaines, mourut en novembre 182.3, confiant à sa fille Elisa, qui n'avait pas encore vingt ans, l'éducation d'un petit frère de six ans et le soin de veiller sur une sœur cadette d'une santé délicate. ^L de ^ aines avait été destitué comme préfet; il vivait à Paris; sa belle-fille,
ifO GUIZOT.
Mlle Dillon, partageait les intérêts et les occupations de M. et Mme Guizot. Douée d'une rare mémoire et d'une grande imagination, elle s'a|)pliquait fortement à l'élude. Guizot avait excité autour de lui une acti- vité toujours croissante dans le domaine historique; il avait commencé en 1823 la publication de la col- lection des Mémoires relatifs à i ancienne Histoire de France. « La traduction de Grégoire de Tours par Mme Guizot parut alors à tous un chef-d'œuvre d'exactitude et de simplicité. »
Guizot préparait en même temps un de ses plus beaux livres, ses Essais sur l'histoire de France au V siècle. Il s'adonna ensuite sérieusement à l'étude de l'Angleterre, de ses institutions et des longues luttes qui les ont fondées. Ces travaux étaient en harmonie avec les instincts et les besoins de l'époque ; les Mémoires relatifs à la révolution d'Angleterre étaient accueillis, par un public d'élite, avec un empressement dont témoignent les lettres de Mme la duchesse de Broglie à M. de Barante.
De son côté, Mme Guizot commençait à écrire l'ou- vrage qu'elle a fait le plus librement, ses Conseils de Morale. Elle avait beaucou]) réfléchi sur l'éducation en s'occu|)ant de celle de son ills. « Jamais il n'y en eut de plus libérale. « Elle n'écrivit donc rien à ce sujet qu'elle n'eût a|)pliqué. Son élévation de senti- ments, la iinessc et la droiture de son esprit se développaient à l'aise dans cette dernière œuvre. Tout en restant une femme du xviii" siècle, elle résumait le but de l'éducation en disant « (pi'elle
L HOMME PRIVE lîT L HOMML POLITIQUE. kl
consiste à tourner la volonté des enfants sur eux- mêmes ; que l'éducation doit s'aider, pour y j)arvenir, du besoin de la liberté ([ui est la base nécessaire de l'obéissance ».
Mme Guizot donnait à ce livre le reste de ses forces; sa santé, usée par un labeur continu et par les émotions, s'affaiblissait graduellement Le désir de fuir de Paris, qu'elle n'avait presque jamais quitté, s'était emparé d'elle. Elle n'avait rien vu, rien connu, sa vie avait été aussi immobile que labo- rieuse, « elle avait beaucou|) senti, beaucoup réflé- chi; mais tout s'était passé dans son âme et elle avait tout tiré d'elle-même. Et cependant, quoique vieillie et fatiguée, l'idée seule d'un beau pays, de quelque spectacle, de quelque scène inconnue et intéres- sante, lui rendait de la jeunesse et de la force ».
Ce désir passionné fit céder toutes les objections de la tendresse et même les hésitations des méde- cins. Seul, jiarmi ses amis, Royer-Collard l'avait encouragée à partir. L'illustre chirurgien Boyer conseilla les eaux de Plombières; les yeux, le visage de Mme Guizot furent inondés d'une joie inquiète; elle ne pouvait croire qu'une telle espérance lui fût permise; la pauvre femme redoutait que des objec- tions, des obstacles vinssent la lui enlever. Enfin, elle partit. Son mari, sa belle-mère, sa fdle et Mlle Dillon l'accompagnaient. Elle avait quitté Paris pleine d'une joyeuse confiance. Elle revint anéantie, découragée, vaincue par une souffrance au-dessus des forces humaines. Le l^f août 1827, elle s'étei-
42 GLIZOT.
gnit, pendant que son mari, assis à côté d'ello, lui lisait une page de Bossuet sur rimniortalité de l'àiiic et la vie future.
VII
Tous les amis de Guizot sentirent la prolondeuf de sa douleur, |)ar l'étendue de la perte qu'il venait de faire; de toutes les lettres qu'il reçut alors, aucune ne lui entra plus dans le cœur que celle de M. de Barante; nous aimons à en reproduire (picl- ques lignes.
« 4 août. — Je cherche ce qui vous ap|)ortera quelque consolation, et il me semble (pic vous tlevez songer avec une sorte de satisfaction, à tout le bonheur que vous lui avez donné, à cette perfec- tion de tendresse, de soin, d'égalité qu'elle a tou- jours trouvée en vous; et vous étant choisis mutuel- lement avec une vive afTection, elle n'a pas eu un mécompte; il n'y a pas eu une désillusion; voilà ce que vous avez droit de vous dire. Je ne vous parle d elle que pour vous. Qu'avcz-vous à faire de nos regrets à nous, de l'admiration que nous avions pour son caractère, de la sympathie (pic nous éprouvions pour son talent, du respect <[uc n(uis inspiraient l'élévation cl l.i p;ir( lé th,' son âme.'... »
L IIOMML PIÎlVE ET L HO.MMi: POLITIQLE. 'j3
Ce langage était digne de la fennue qui venait d'être enlevée à celui qu'elle aimait. Elle seule peut- être avait connu Guizot par ces intuitions du cœur qui ne trompent pas.
« Cher ami, lui disait-elle un jour, quand je lis et relis tes lettres si charmantes, tes expressions d'une tendresse si simple, je pourrais dire si jeunes, et que je pense à l'idée que se font de toi beaucoup de gens : « cet orgueilleux, cet ambitieux, ce cœur froid, « cette tète calculatrice », cela me présente un con- traste si singulier, que je ne puis m irriter de ces sots jugements; je ris à l'effet que produiraient tes lettres » « C'est une chose admirable, ajoutait- elle, avec une pointe d'ironie, que les jugements des hommes, et l'on ne s'en soucie, Dieu merci! pas plus que de raison. »
La réponse de Guizot à M. de tarante honore son cœur (8 août 1827! :
« Mon cher ami, vous m'avez dit les seules paroles qui m'atteignent : elle a été heureuse par moi, tout à fait, sans mélange, jusqu'au dernier moment.
« Nous nous sommes séparés aussi tard qu'il se peut; elle a vécu aussi avant dans le tombeau, je l'y ai accompagnée aussi loin qu'il peut nous être donné. Elle e^^t morte en Ui'écoutant lire le sei'mon de Bossuet sur l'Immortalité de l'àme; je sais à quel endroit, à quelle phrase elle a cessé de m'en- tendre; deux minutes auparavant, déjà ses sens s'étaient troublés, elle a fait effort [)our les rappeler. Evidemment elle voulait suivre, jusqu'au bout, un
44 GUIZOT.
bon et sublime raisonnement de Bossuet; l'eflort lui a réussi, elle est rentrée en possession d'elle- même; elle a entendu la fin du paragraphe; et alors, à la lettre, elle nous a quittés sur les ailes d'une excellente preuve de l'immortalité : un quart d'heure encore, ne m'entendant plus, ne me voyant plus, de moment en moment, elle me serrait la main; dix minutes après, elle avait complètement cessé de res- pirer, sans qu'aucun mouvement, aucune altération décelât le moindre combat; elle n'était plus, voilà tout. Je ne vous demande pas pardon, mon cher ami, de vous donner tous ces détails; ils sont ma pensée habituelle ; il faut que je me taise ou que je parle d'elle, et je suis sur que vous prendrez plaisir aussi à suivre jusque dans les dernières traces de son passage ici-bas, cette créature si noble et si tendre, une des plus nobles, comme me l'écrit Royer, qui aient jamais honoré la vie humaine. »
Nous citerons une dernière lettre de Guizot (27 septembre 1827). Ses épancheraenls dévoilent le fond de son âme :
« Ne craignez pas pour moi le découragement, mon cher ami, ce n'est pas mon mal. Je suis comme un homme qui n'a plus de chez lui et qui passera désormais sa vie dans la rue. Je me suis détaché de moi-même, sans personnalité intime; j'appar- tiens tout entier à l'activité C'est le dedans qui
ne subsiste ])lus. Vous savez ce que c'est pour un honnête ouvrier qui a fini sa journée, cpie de rentrer chez lui, de retrouver sa femme, ses enfants,
L HOMME PRIVE ET L HOMME POLITIQUE. 45
son feu, de se reposer au sein de cette existence à la fois personnelle et sympathique, où riionime ne songe plus à rien, excepté à lui-même, à ses affec- tions et à son bonheur. Je ne finirai plus ma journée, je ne rentrerai plus chez moi, je ne retrouverai plus la sympathie dans la vie intime de l'àme, je vivrai toujours au dehors, toujours au travail. »
Mme la duchesse de Broglie, qui assistait avec émotion à ces déchirements, disait à M. de Ba- rante (3 octobre 1827) : « M. Guizot a toujours la liberté de son esprit, il n'a rien perdu de son intérêt pour tout ce qui le mérite, mais il me semble chaque jour plus triste. Il mesure mieux son isole- ment, et je crois qu'il a fait sur lui-même un plus grand effort dans le commencement que je ne le croyais »
Il venait de traverser une crise religieuse; mais ses croyances avaient été plus fortes et l'avaient emporté. Son fils était près de lui, le fils de Pauline, cœur tendre, esprit ouvert, animé; cet enfant avait assisté aux derniers moments de sa mère; son père et lui s'en entretenaient souvent, et l'enfant n'était pas troublé de ce souvenir; sa mère lui était présente, il avait la plus haute idée d'elle et de ce qui man- quait à son père. Ce fils, François, qui devait mourir à vingt-deux ans, « était singulièrement porté à tourner sa tristesse en un attendrissement qui n'ébranlait pas son imagination ». Avec ce doux petit compagnon et le travail, Guizot se reprit à l'existence.
46 r.UIZOT.
11 fit paraître en 1827 les deux premiers volumes de VHistoire de la révolution (l'Angleterre, et dès janvier 1828 il accepta la direction de la Revue Française.
En tête du premier numéro paraissait un article de lui, article très attendu oîi il jugeait les élections qui venaient d'avoir lieu (novembre 1827] et les derniers actes du ministère Villèle ; il annonçait la formation du ministère Martignac. « S'il comprend et accepte la France, disait Guizot, il se hâtera de se mettre en harmonie avec la majorité dont la France vient d'envoyer à la chambre les éléments; il travaillera lui-même à la lier, à l'étendre, à l'affermir. Le pays a levé sa bannière, il faut la tenir ferme et haute, pour que tous s'y rallient, i)uis la planter au pied du trône. Cela seul vaut la peine de s'en inquiéter. »
Avant de se replonger dans l'action, Guizot voulut ])ublier l'ouvrage inédit de Pauline, les Conseils de Morale, avec une notice biographique qui rappelât aux lecteurs ce qu'avait été celle qui s'était appelée Aime Guizot. 11 lui fut impossible d'écrire lui-même ces pages ; il avait essayé de toutes les manières, la ])lume lui était tombée des mains. Il s'adressa au plus jeune de ses amis, Charles de Rémusat, dont les sympathies ne lui avaient pas fait défaut.
<( J'ai voulu faire cette biogra[)hie, lui disail-il, j'ai écrit, réc'-crit, j'ai essayé de toutes les manières; j'ai parlé en mon noui, au nom d'un tiers; j ai lent»'- sous toutes les foruies, je ne peux |)as, je ne peux absolument pas. Je tombe sur-le-champ dans une
L HOMMF. PRIVK HT I. IIOMMP: POLITIQUE. 47
intimité, une souffrance qu'il est impossible de laisser voir. »
Charles de Rémusat avait déjà parlé de Mme Guiznt dans la Revue E/tci/clope'dique. 11 compléta son tra- vail avec des notes qui lui furent données, et la notice si délicate, si élevée, si fouillée, fut placée en tête des Conseils de Morale. « Pour parler d'elle aux autres, vous seul me convenez », avait dit Guizot, et son désir fut réalisé aussi heureusement que le talent et l'amitié pouvaient le faire.
VIII
La seconde période de sa vie va finir, les événe- ments sont proches, le souffle de la renommée a passé sur son nom. Une occasion se ])résente où son talent trouve une occasion de se développer et de se faire plus amplement connaître. Le minis- tère libéral de M. de Martignac rend à Guizot son titre de conseiller d'I-Ltat et l'autorise à rouvrir son cours, en même temps cjue ceux de Villemain et de Cousin. Il y avait sept ans que sa chaire élait vide. Le public était autrement nombreux, autie- ment sympathique c|ue celui qui se réunissait autour du premier enseignement de 1812. Ce fut un événe- ment j)olitique autant qu'un événement scientifique.
48 GUIZOT.
Les applaudissements qui accueillirent le profes- seur, au moment où il entrait dans la salle de la Faculté des lettres pour faire sa première leçon, l'émurent. Il en avait gardé, dans sa vieillesse, un profond souvenir.
« Parce que je reviens ici, disait-il à ses audi- teurs, il me semble que tout doit y revenir, que rien n'est changé : tout est changé pourtant et bien changé ! Il y a sept ans, nous n'entrions ici qu'avec inquiétude, préoccupés d'un sentiment triste, pesant; nous nous sentions entraînés vers un mal que vai- nement à force de gravité, de tranquillité, de réserve, nous essayions de détourner. Aujourd'hui nous arrivons tous, vous comme moi, avec confiance et
espérance, le cœur en paix et la pensée libre La
bonne fortune est chanceuse , délicate , fragile ; l'espérance a besoin d'être ménagée comme la crainte; la convalescence exige presque les mêmes soins, la même prudence que les approches de la maladie Vous les aurez messieurs, j'en suis sûr. »
Ce fut l'honneur de Guizot pendant les trois années que dura son cours sur la civilisation en France et en Europe, de conserver à ses leçons toute la rigueur scientifique, d'éviter toute allusion aux faits du jour, et de fuir toute occasion d'une |)opulai'ité malsaine. Quelles que fussent les exci- tations du dehors, l'auditoire demeura toujours à la hauteur où le professeur avait placé son enseigne- ment. Le silence et le respect régnaient sur tous les ])ancs; le succès ne fut pas moins t'-clatant.
L HOMME Pr.lVIi ET L HOMME POLITIQUE. 49
Ses amis, fiers de sa popularité de bon aloi, son- geaient à lui ouvrir les portes de la politique. Il ne repoussait pas ces offres et il répondait à. M. de Barante :
« J'ai quarante ans depuis cinq semaines, mais Tannée de possession exigée pour la propriété cjui rend éligible me manque ; je n'avais pas encore l'âge; je ne croyais pas du tout la dissolution immi- nente; j'étais occupé de tout autres pensées; bref, il y a cinq ou six mois que j'ai prié M. Perier, qui avait quelques fonds à moi, de vouloir bien les employer a l'achat d'une maison qui fit mon affaire; l'achat eùt-il été fait tout de suite, je n'en serais pas mieux en mesure; de plus il a traîné, et il faut à présent que j'attende les chances individuelles des morts, des retraites ou des nouveaux événements. J'en suis on ne peut plus vivement contrarié. L'activité extérieure me serait très bonne. 11 faut attendre. » Novembre 1827.
Une consolation plus vraie allait bientôt remplir son cœur avide d'aimer.
A côté d'elle, Pauline de Meulan avait élevé, comme son enfant, une de ses nièces, Mlle Elisa Dillon. L'affection reconnaissante qu'elle lui avait vouée, sa douleur après la mort de Pauline, sa tante, avaient créé entre M. Guizot et Mlle Dillon de sérieuses sympathies. 11 lui écrivait du château de Broglie : « Je recherche les promenades qui lui ont plu, quand nous étions ensemble; je veux les refaire toutes, jusque dans le moindre sentier et les
4
50 GUIZOT.
refaire pour ainsi dire dans les mêmes pas. C est une grande bonté de la Providence d'avoir permis que les impressions demeurassent en nous si pré- sentes et si vives; Dieu sait si, en me promenant dans ces bois avec elle, il m'est jamais entré dans la pensée que j'y reviendrais seul, et si j'ai jamais fait le moindre effort pour garder la mémoire des endroits où nous passions. Eh bien! je l'ai si bien retenue que lorsque je me mois à rechercher dans ma tète un sentier, tant que je n'ai pas retrouvé le
véritable, je suis mécontent, mal à Taise Ce passé
est ma vie. »
Un philosophe aurait deviné que lamour naîtrait de cette communauté de regrets; Mlle Dillon avait vingt-quatre ans, M. Guizot en avait quarante. Avec son instruction rare, son esprit développé, sa matu- rité précoce, Mlle Dillon prenait peu à peu dans le cœur de Guizot la place de la chère morte : « Elisa, disait-il, c'est Pauline jeune «. 11 avait vu se former cette âme; nul ne la connaissait mieux que lui; elle devenait chaque jour, dans ce milieu à la fois tendre et grave, une fdlc pour la mère de Guizot et presque une mère pour son fils François. Mais aimerait-elle ?
Une lettre du 13 juillet 1827, datée de IMom- bières, faisait prcssentii' un sentiment qu'elle n'avouait pas. « Tu me dis, chère amie, écrivait Elisa à sa sœur, (pie j'ai l'air d avoii' renoncé à me marier et que cela te désole. Tu te trompes, je suis per- suadée, plus persuadée que personne, que le vrai
L HOMME PlUVE ET L HOMME POLITIQUE. 51
bonheur, s'il est de ce monde, n'y est que dans le mariage; et je le désire et j'en jouirai plus vivement que je ne le dirai jamais à personne, même à toi. Qu'on touche mon cœur, qu'on se fasse admirer, respecter, je serai la plus docile des esclaves, mais je ne me donnerai pas à moins, j'y suis décidée... ».
L'homme qu'il lui fallait, elle l'avait trouvé; elle iuimait tout ce qu'il aimait, même la mémoire de sa tante Pauline, dont elle n'était pas jalouse.
De son côté, Guizot écrivait à l'un de ses amis, M. Piscatory (25 août) : « J'étais sûr que vous me comprendriez et que vous jouiriez vivement de mon bonheur. Aussi j'étais pressé que vous le sussiez; certainement il me fallait ce que j'ai trouvé; quelque chose de moins, et je n'aurais pas pu me contenter de tout. Mais j'ai tout, absolument tout ce qu'il me
fallait J'hésite à dire à quel point je me trouve bien
traité par la destinée. J'ai peur quelquefois que ce ne soit trop bien. »
Le mariage eut lieu le 8 novembre 1828. Dès les premiers jours de son union , Elisa Guizot prit, comme Pauline, une large })art à la vie intellectuelle de son mari. C'était elle qui dépouillait la correspon- dance de la Revue Française et qui s'était chargée de la Revue bibliographique paraissant à la fin de chaque numéro. Elle accomplissait cette tâche déli- cate avec autant de justesse que de goût; elle aidait son mari à recueillir des matériaux pour la prépa- ration de son cours. Guizot menait de front un tra- vail écrasant; il trouvait le temps de s'intéresser
52 GUIZOT.
aux travaux de ses amis, spécialement à ceux de INI. de Barante, qui préparait alors une Histoire du Parlement de Paris dont il n'a écrit que l'Introduc- tion. La pénétration de son esprit était extraordinaire.
« Si je ne m'abuse, écrivait-il, le 3 août 1829, à cet ami fidèle, vous serez conduit à expliquer beaucoup de choses par la variété des origines; c'est le fait dont je suis le plus frappé dans toute notre ancienne histoire : elle est prodigieusement complexe ; une foule de causes et d'éléments hétérogènes y ont con- couru; aucun assez fort pour dominer seul, assez apparent pour tout éclairer. Il n y a presque aucun fait oii l'on ne retrouve, en y regardant de près, du romain, du germain, du laïque, du religieux, du jiaïen, du chrétien, du despotisme et de la barbarie. Il ne s'est jamais vu un tel pêle-mêle, et le grand secret de la nouvelle école historique sera, je crois, de bien constater partout la présence de tous ces éléments, et de faire à chacun sa part. »
11 guidait, dans ses projets d'une Histoire de L'Aquitaine, un autre de ses amis, un de ses futurs collaborateurs politiques, M. Dumon, et il lui indi- quait, dans une lettre de la même époque, les sources où il devait puiser. Ces hommes supérieurs apparte- nant à l'opposition constitutionnelle attendaient les événements dans un laborieux recueillement. Le ministère Polignac les mit tous debout. Les événe- ments en effet étaient proches.
Le 21 août 1820, Ouizot soiiue l'alarme dans une lettre à M. de liaraiitc ;
L HOMMF. PRIVÉ F.T L HOMME POLITIQUE. 53
« Mon cher ami, vous vo^'ez leurs débuts On
demandait hier à Labourdonnaye ce qu'il comptait faire : « Je ne s^is rien, je ne veux rien, je ne fais « rien, j'ai six mois devant moi ». — C'est là en effet toute leur politique. Si la Chambre devait se réunir demain, peut-être tomberaient-ils aujourd'hui, peut- être feraient-ils après-demain un coup d'Etat; l'un
et l'autre est possible Le bon plaisir qui les a
élevés peut les soutenir à tout prix. Nous verrons, mais, à coup sûr, la crise décidera bien des choses. Elle avancerait fort, si le Journal des Débats était acquitté; tout donne à croire qu'il le sera en cour royale, le tribunal de première instance est moins sûr. Ils ont là un rude ennemi et qui leur fait chaque
jour plus de mal Quoi qu il en soit, tenez que le
printemps j^rochain ne nous trouvera pas ce que nous sommes. Nous aurons triomphé ou nous en serons à délibérer s'il faut paver limpôt »
Les portes de la vie politique s'ouvraient pour Guizot peu de jours après cette lettre. Le 15 oc- tobre 1829, la mort du savant chimiste Vauquelin fit vaquer un siège à la Chambre des dé|)ulés, où il représentait les arrondissements de Lisieux et de Pont-l'Evêque; les hommes les plus considérables du parti libéral vinrent offrir à Guizot leur con- cours. Il n'avait jamais habité, ni même visité la Nor- mandie, néanmoins toute la jeunesse intelligente du Calvados patronna avec ardeur sa candidature; elle fut appuyée à Paris par toutes les nuances de ro|)- position, depuis Lafayetle, Pioyer-Collaid, le duc
54 CUIZOT.
de Broglie, Dupont de l'Eure, d'Argenson, jusqu'à Berlin de Vaux et Chateaubriand. Guizot pour rece- voir le baptême libéral était allé passer huit jours au château de la Grange, chez le Patriarche de la liberté.
Soutenu par un grand mouvement d'opinion, il fut élu le 23 janvier 1830 à une forte majorité. Le lendemain du jour où son élection fut connue à Paris, il faisait sa leçon à la Sorbonne; au moment où il entra dans la salle, l'auditoire entier se leva et des applaudissements éclatèrent. 11 connut alors les émotions de la popularité qu'il ne devait plus retrouver. Berryer et lui, nouveaux venus l'un et l'autre dans la Chambre des députés, montèrent pour la première fois à la tribune, lors de la discus- sion de l'adresse des 221, l'un pour attaquer le projet de rédaction, l'autre pour le soutenir.
On sait que le 10 mars, Charles X prorogtail la Chambre et, le 1(5 mai, prononçait sa dissolution. Lo sort en était jeté !
Guizot était du côté de la résistance légale couimt» s'il eût vécu du temps de Charles I" d'Angleterre. Membre de la société Aide-toi, le Ciel t'aidera, il ne reculait pas, en prévision d'un coup d'Etat, devant le refus de l'inqx')!.
Assuré de sa réélection dans le (>alvados, il partit pour ?s^îmes afin de prêter à ses amis le secours de sa parole et de son action. Il ('(rivait à sa feiiimc (20 juin) : « Sois tranquille, s'il y avait jamais dans ma vie politique quchpic danger, je le voudrais près
L HOMME PRIVE ET L HOMME POLITIQUE. 55
de moi; je t'y appellerais si tu n y étais pas naturel- lement. Nous sommes unis pour la bonne et la mau- vaise fortune Au milieu de 1 orage, nous serons
ensemble, nous le combattrons ou nous le supporte- rons ensemble »
Les tendances de l'esprit conservateur de Gui/ot se manifestent à travers ses ardeurs d'opposition. 11 eût préféré que les revendications politiques fussent toujours contenues dans les voies légales; il n'entre- voyait qu'avec inquiétude les aventures; dans ses vues sur l'avenir el dans ses jugements sur les choses humaines, une autre tendance s'accuse en lui, c'est la nature de son esprit religieux.
« Personne, dit-il, dans une lettre datée du mèine mois, n'est plus fermement confiant que moi dans la Providence, plus soumis de cœur à sa volonté; mais lorsque ma transformation intellectuelle s'est accom- plie, lorsque mes idées se sont fixées, mes regards .se sont surtout dirigés vers l'ensemble des choses, sur la destinée de l'humanité, le cours, les lois, le but de son développement. C'est là surtout que l'in- tervention divine a éclaté à mes yeux, que j'ai reconnu clairement, irrévocablement la pensée et la volonté suprêmes. Je les trouve manifestes dans l'histoire du monde, d'une façon aussi certaine que dans la marche des astres; je vois Dieu dans les lois qui règlent le progrès du genre humain aussi présent, aussi évident, bien plus évident, selon moi, que dans celles qui président au lever et au coucher du soleil. Quand il s'agit des desseins
5r, GUIZOT.
de Dieu sur chacun de nous, je me confie, je m'humilie, cai* je me sens dans les ténèbres; quand il s'agit du dessein de Dieu sur le genre humain, je contemple et j'adore, car le jour m'inonde de toutes paris. »
Sa femme, qui était restée à Paris et qui voyait de plus près les événements, lui adressait des notes où elle pressentait un coup d'Etat; toute sa préoccu- pation, dans cette conjecture, était de ne pas être séparée de son mari.
« Je te l'ai déjà dit, mon l)ien-aimé, lui écrivait- elle à Nîmes, et je veux te le redire : si les mauvais jours venaient pour les amis du |)ays, je te réponds de mon courage, mais à une seule condition, c'est c|ue je sois partout avec toi, pi-enaiit ma ])art de hi ))eine et même du danger. »
Pleine de bon sens et (raut<)ril('', clic dirigeai! seule la Revue Française , ])endaut que son mari était dans le Midi. En juillet, les responsabilités grandissant, elle lui envoie ce (b-rnier mot qui cU'uole bien l'état d'esprit de la bourgeoisie iVan- eaise à la veille de la révolution de IS.'iO : « Ainsi que le disait huly Essex, agis comme si tu n'avais ni femme, ni enfant. Gela m'arrache le cdMir de le (lire, mais je le dis, parce f[ue pour moi-même j'aime mieux ton lioiineui' et ta conscience qne ta pré- sence. »
Quelles femmes se sont associées à la destinée de M. Oni/ot! Quelle vigiu'ur de caractère unie à des âmes lendi'es! Va comme il faut être entré dans sa
L HOMME PRIVi: ET I, HOMME POLITIQUE. 57
vif domestique et dans ses affections pour juger avec équité l'homme d'Etat cjui va se révéler!
11 quittait Nîmes le 23 juillet, content des élections auxquelles il avait concouru, satisfait des dispo- silitms générales qu'il avait rencontrées, et anxieux de savoir comment il faudrait s'y prendre pour faii-e prévaloir dans les Chambres et accepter par (Charles X les vœux résolus, mais modérés et hon- nêtes du pays. Ce fut seulement le 26, en passant à Fouilly, qu il sut par le courrier de la poste la première nouvelle îles Ordonnances. Arrivé à Paris le 27, à cinq heures du matin, il recevait à oii/e heures un billet de Casimir Perier qui 1 engageait à se rendre chez lui, où quelques-uns des déj)ulés devaient se réunii'. « La lutte était à ])eine com- mencée, et déjà tout l'établissement de la Restaura- lion, institutions et personnes, était en visible <'t pressant péril. »
La vie de Guizot va se confondi-e avec Ihisioire même de la France pendant dix-huit ans. Nul n'était mieux préparé que lui pour monter au pouvoir. Il avait quarante- trois ans; ses doctrines, ses crovances, son jugement, sou caractère sont arrêtc's et ne changeront pas, mais il lui restait à subir la plus dangereuse des épreuves, et la ])lus décisive, celle ilu gouvernement. Comment en sorlira-t-il?
58 fiUIZOT.
IX
Nous entrons avec Gnizot dans l'époque où il a touché de près, et avec ([uelque puissance, aux allaircs de la France. 11 avait l'espril plein do la l'évolnlion de 1688 en Angleterre, de son succès, du gonverne- menl libre quelle avait fonde'-. 11 a cependant adirnu'- dans nefi Mémoires que s'il eût dépendu dn roi [^onis- Philippe de consolidei' définitivement la reslanra- litni, il eut, sans hésiter, pour lui-niêine et ])oim" sa famille, comme poui' la Fi'ance, préféré la séciirili' de cet avenii' aux perspectives que la révolution de Juillet pouvait lui offrir.
Homme de gouvernement, duizot, dès le premiei' jour, fut effrayé du spectacle auquel il assistait de très près. Il prit dès lors la résolution de se vouer corps et âme à la résistance dans la légalité.
Le 31 juillet, à la veille de se dissoudre, la com- mission municipale, sous l'influence de Mauguin (que Guizot exécute en quelques lignes, dans un de ses jxu'traits où il excelle), s'était donné le ])laisir de nommer des commissaires, aux divers départements ministériels. C'est ainsi qu'elle avait nomun'" Gui/ot conunissaire provisoire à l'Instruction pnliliepie. Le lendemain, 1*^'' août, le duc d'Orléans, c(UiMne Lieu- tenant général du royaume, l'appelait au Ministère
L HOMMK PRIVE ET L HOMME POLITIQVE. 5'.»
lie l'intérieur. Bien que le premier cabinet fût [)ar- tagé entre les deux tendances qui s'étaient mani- festées lors de la revision de la charte, Guizot, quoique frappé de ce défaut, se mit résolument à l'œuvre.
Il passa trois mois au Ministère de l'intérieur, occupé à réorganiser l'administration, donnant ses audiences à quatre heures du matin. Ses forces s'écoulaient rapidement, « comme les eaux d'une source, dont on ouvre tous les canaux sans se sou- cier de l'épuiser ». Sa fatigue était devenue à ce point visible, cju'un jour, au conseil, Casimir Perier, qui lui portait de 1 intérêt, dit au roi : « Sire, vous avez besoin encore longtemps de M. Guizot, dites-lui de ne pas se tuer tout de suite à voire ser- vice ».
Au milieu de ce surmenage qui suit les jours de révolution, son ami M . Lenormant lui amena à dt'-jeuner Rossini, à qui les journées de Juillet avaient causé quelcjue déplaisance. Le Ministre de l'intérieur causa avec abandon, et Rossini le frappa « par son e-;prit animé, varié, ouvert à toutes choses, gai sans vulgarité, et moqueur sans amertume ». L'auteur du Barbier et de Moïse quitta Guizot après une demi-heure de conversation agréable; mais cette visite avait, en changeant le cours de ses idées, fait passer en lui comme un frisson de poésie, et il écrit cette page charmante qu'on trouve rarement sous sa plume :
'< Je restai avec ma femme que la personne et la
60 C.UIZOT.
conversation de Rossini avaient inlércssée. On amena dans le salon ma fille Henriette, petit enfant qui com- mençait à jaser et à marcher. Ma femme se mit au piano et joua quelques passages du maître qui venait de nous quitter, de Tancrcde, entre autres; nous étions seuls; je passai ainsi je ne sais quel temps, oubliant toute préoccupation extérieure, écoutant le piano, regardant ma fille qui s'essayait à courir, parfaite- ment tranquille et absorl)é dans la présence de ces ol)jels de mon affection. Il y a près de trente ans. Il me semide que c'était hier; je ne suis pas de l'avis du Dante : un grand bonheur est à mes sens une lumière dont le reflet se prolonge sur les espaces mêmes quelle n'éclaire plus. »
Le tableau est d'un maître.
Le 2 novembre 18i^0, il quittait les affaires avec un sentiment joyeux de délivrance; son attitude politique se dessinait; si le procès des ministres de Charles X, par la façon résolue dont il fut con- duit, l'avait rassuré, le sac de l'église Saint-Ger- main-l'Auxerrois l'avait indigné, son âme religieuse avait été soulevée de dégoût. « De toutes les orgies, s'écrie-t-il, celles de l'Impiété révolutionnaire sont les pires, car c'est là qu'éclate la révolte des âmes contre leur vrai souverain. Et je ne sais, en vérité, l<-s(piels sont les plus insensés de ceux qui s'y jetèrent avec fureur, ou de ceux qui sourirent en les regardant. »
Du reste, dans ces premiers jours (h- la Monar- chie nouvelle, le monde ne lui ulIVail plus le même
LHOM.Mi: PRIVÉ ET LllOMMli POLITIQUE. Gl
attrait. Les salons n'étaient plus le foyer de la vie sociale. « On n'y retrouvait plus cette variété et cette aménité de relations, ces conversations inté- ressantes sans but et animées sans combat, qui ont fait si longtemps le caractère original et Tagréinent de la société française. » — 11 y avait ]iourtanl une maison où Guizot continuait de goûter ce charme social que le monde parisien ne possédait plus à ses yeux! C'était la société de Mme la duchesse de Broglie qui le lui donnait dans un cercle intime et choisi. Il s'est plu, en toute occasion, à faire ressortir les dons que celte femme rare possédait « avec autant de scrupule que de modestie, à savoii- la vertu et la grâce, la dignité et l'abandon, l'élé- gante richesse de l'esprit et la parfaite simplicité de l'àme ».
Guizot fit en mai 1831 sa première tournée élec- torale dans le Calvados, où il avait été élu trois fois de suite en son absence. Mme Guizot l'attendait à Bro- glie. Les lettres que son mari lui écrit contiennent des détails d'une observation gaie, comme sentent les cœurs restés longtemps jeunes. « 4 mai. — On désire vivement te voir, mon Elisa! Ce n'est pas une simple politesse qu'on me fait, partout on sait combien je t'aime et ce que tu es pour moi ; on s'intéresse à nous, comme à un bonheur rare, à un agréable spectacle. Qu'en savent-ils pourtant? mais les hommes n'ont pas besoin pour en être charmés, de parcourir et de connaître vraiment le paradis. 11 suffit que la porte s'entr'ouvre un moment à leurs
G2 GUIZOT.
yeux, et que ses perspectives se laissent entrevoir de loin. »
« 0 mai. — Je me promène, sauf les aventures, dans un roman de Scott.... Sauf un très petit nombre de personnes, la vie intellectuelle n'est presque pour rien dans ce que je vois; c'est la vie réelle, avec ses affaires, ses intérêts, toute la variété des conditions et des caractères. Mais la comédie domine. »
« 8 mai. — • A Beaumont, on a tiré trois coups de canon, à mon arrivée, et trois coups à mon départ, avec des pièces qui servaient jadis à la défense des moines de l'Abbaye, dans leurs querelles avec les haljitants du Bourg. Pauvres moines! que diraient- ils, s'ils voyaient leurs pièces braquées sur la place du Marché, à côté de leur abbaye en ruines, et ser- vant à fêter l'arrivée d'un bourgeois venu de loin, comme l'un des maîtres du pays! »
« 10 mai. — Lizieux est en feu. L'opposition se reumait depuis huit jours pour empêcher que j'eusse une entrée. Elle a réussi à m'enlever la musique. Le chef de musique est commis-greffier du tribunal. Le Président et le Procureur du Roi l'ont menacé de la perte de sa place. 11 a délibéré; mais sa femme et ses enfants l'ont emporlé sur moi. Je n'ai eu que les tambours. »
Toute cette correspondance est d'une originalité l)i(piante. Réélu député, Guizot renti-a à Paris, pour soutenir Casimir Perier. Depuis le 12 mars i8.'U, ce grand ministre avait pris les rênes abandonnées.
L HOMME l'IilVÉ ET L HOMME POLITIQUE; (33
11 gouvernait avec vigueur, sans lois d'exception, avec l'appui de Guizot et de ses amis.
« La charrette est retournée du bon côté, écri- vait-il à M. de Baranle. Depuis quelques jours même, elle commence à marcher et l'effet en est déjà visible. Je suis toujours et plus que jamais convaincu qu'une administration sensée, agissante, résolue, marchant droit sur ses adversaires, ralliera une majorité capable, très capable de lutter avec courage, contre l'anarchie. Casimir Perier est le noyau d'une admi- nistration pareille. Il a le jugement politique et le courage politique. Amis ou ennemis, tous le prennent au sérieux. C'est beaucoup, c'est plus de la moitié : vn tout, voilà la révolution de Juillet couj)ée en deux, un parli de gouvernement et un parti d'opposition. »
C'était en effet le caractère des événements qui s'accomplissaient.
La naissance d'une seconde fille venait d'accroître le bonheur domestique de Guizot, lorsque le choléra éclata à Paris. Pendant vingt-quatre heures, Guizot fut violemment atteint. Les soins les plus habiles et la fermeté d'âme du malade le tirèrent bientôt de tout danger. Casimir Perier, frappé à son tour, rendait le dernier soupir. Guizot avait employé sa première sortie à aller lui rendre visite. Perier était à l'ago- nie; on craignit l'émotion d'un adieu, et Guizot fut j)rivé de cette consolation. Mais il a parlé de lui dans ses Mémoires comme son ami eût voulu qu'on en parlât.
Les émeutes de Juin avaient succédé aux émotions
64 <;lizot.
du choléra. « La mort du grand homme de gouver- nement qui avait dirigé le vaisseau d'une main si forme, le laissait violemment battu par les flots. » La société française se reprenait, et le moment était proche où Guizot allait rentrer aux affaires.
Sur le conseil de M. de Talleyrand, le roi avait fait appeler le duc de Broglie, qui avait répondu qu'il n'entrerait dans aucun cal)inet sans le concoui's de Guizot. Le ministère du 11 octobre fut cnliii formé, sous la présidence du maréchal Soull, « Gasct)n sérieux, habile à se servir pour les affaires [)ubli- ques, comme pour les siennes propres, de son nom et de sa gloire ». ^L de Broglie avait le portefeuille des Affaires étrangères, M. Tliiers celui de l'Inté- rieur et M. Guizot celui de l'Instruction publique. « Puisque vous deviez rentrer dans la fournaise, lui disait Royer-Collard le 14 octobre, j'aime mieux que ce soit par le Ministère de l'instruction publique. Vous irez à la brèche, mais vous aurez le mérite d'y aller; vous n'y êtes pas exposé en signe de provocation. »
X
Pendant quatre ans, avec des intervalles de crise, Guizot a été chargé du Ministère de l'instruction publi(|ue, cl il a touclié à toutes les (Questions cpii
L HOMME PIUVE ET L HOMME POLITIQUE. 65
s'y rattachent. On pput dire que, depuis la Révolu- tion française, il n'y a pas eu un « grand maître de l'Université » plus complet, ayant plus d'initiative, plus d'autorité, plus de compétence que lui. Si, parmi les entreprises qu'il a tentées, quelques-unes des plus importantes ont échoué, la plupart ont été le germe des progrès depuis lors accomplis dans toutes les branches de l'enseignement; mais son titre plus spécial à la renommée est la loi sur l'In- struction primaire.
Pendant qu'il se préparait à la tâche qu'il s'était imposée, une douleur inattendue venait encore le frapper.
Mme i^lisa Guizot. le 11 janvier 1833, lui avait donné un fils, l'objet impatiemment attendu de son jeune orgueil maternel. Elle semblait se rétablir. Onze jours après ses couches, elle se leva pleine de confiance et l'inspirant autour d'elle. M. Royer- Collard vint lui rendre visite. Elle voulut le recevoir et causa gaiement avec lui. En sortant, il se retourna vers Guizot : « Elle est très bien, lui dit-il, veillez- y pourtant. L'âme est plus forte que le corps. C'est une de ces natures héroïques qui ne se doutent pas du mal, tant qu'elles ne sont pas vaincues. » Trois jours après, la fièvre la reprit; elle se remit au lit. Elle contenait péniblement le délire, en présence de son mari. « Va-t'en, va-t'en, lui disait-elle, je ne veux pas que tu m'entendes déraisonner. » Six semaines après, le 11 mars, elle rendait le dernier soupir.
66 GUIZOT,
« Jusqu'au dernier moment, elle reconnut son mari. Sa main ou ses regards le cherchaient encore, lorsque sa tête s'affaissa pour toujours sur l'oreiller. »
« Non, vous ne lui écrirez plus, disait Guizot à sa bellë-sœur Mme Decourt, vous ne la verrez plus à table, dans sa chambre, nulle part; elle n'est ])lus à sa ])lace. Pouvez-vous le croire? En êtes-vous bien sûre? Pour moi, vingt fois, cent fois le jour, je l'at- tends comme si elle allait venir. Je la cherche comme
si je devais la trouver Je la perds chaque jour un
peu ])lus Déjà, j'ai usé le papier qu'elle avait
louché, les plumes qui lui avaient servi. Tout dispa- raît, tout se renouvelle avec une rapidité qui me déchire l'âme. Oh ! si je pouvais rendre toutes choses immobiles, immuables, arrêter, fixer ma vie tout entière au moment où elle m'a quitté, je souf- frirais mille fois moins! Je voudrais ne parler que d'elle, ne paraître occupé que de sa mémoire. 11 me semble que je lui manque, en étant autrement, que je lui dérobe quelque chose de ce qui lui revient. Et pourtant, il le faut, je le dois. Que la volonté de Dieu soit faite et la sienne ! »
Le travail opiniâtre et les luttes à la tribune pou- vaient seuls distraire son âme meurtrie. Quand il imi avait fini avec les affaires, il restait seul avec ses enfants, avec sa mère et souvent avec Mme la du- cliesse de lîroglie, « dont la syuqiathi(pie amitié lui fut dans cette épreuve très (U)uce et secoiirable ».
Ce fut poui- lui, à celle douloureuse épo([ue, une circonstance propice que le projet de loi sur l'In-
L HOMME PRIVE ET L HOMME POLITIQUE. 07
struction primaire se trouvât à l'ordre du jour. En entrant au Ministère de l'instruction publique, il avait eu cette œuvre-là particulièrement à cœur. Malgré sa résistance aux théories démocratiques en politique, il avait une sympathie sérieuse pour les besoins, les désirs des masses populaires. Mais, surtout préoccupé des détresses morales, il tenait pour certain que pour améliorer la condition des hommes c'est d'abord leur âme qu'il faut épurer et fortifier. Notre temps, quia fait tant de sacrifices pour cette grande cause, n"a pas placé plus haut son idéal; mais une différence importante caractérisa les efforts tentés en 183.) pour atteindre ce but. Guizot pensait que l'éducation po])ulaire devait être donnée et reçue « au sein d'une atmosphère religieuse ». « Si le prêtre se méfie ou s'isole de l'instituteur, si l'in- stituteur se regarde comme le rival indépendant, non comme l'auxiliaire fidèle du prêtre, la valeur morale de l'école est perdue. »
Guizot constate qu'il rencontra dans la Chambre des députés et même dans le pays un sentiment de méfiance et presque d'hostilité contre l'Eglise et aussi contre l'Etat : « Ce qu'on redoutait surtout dans les écoles, c'était l'influence des prêtres et du pouvoir central. Ce qu'on avait à cœur de protéger d'avance, par la loi, c'était l'action des autorités municipales et 1 indépendance des instituteurs envers le clergé. »
Malgré ces objections, la loi sur l'instruction pri- maire fut bien accueillie; elle fut discutée et votée
68 GDIZOT.
avec faveur, et sans altération essentielle. Son exé- cution exigeait des mesures administratives et une indication morale. Guizot adressa aux préfets et aux recteurs des instructions détaillées qui sont des modèles. 11 créa un recueil périodique, sous le titre de Manuel général de l'Instruction primaire.
Trois semaines après que la loi eut été promul- guée, il l'envoya directement aux 30 300 maîtres d'école, en l'accompagnant d'une lettre, où il s'appli- quait non seulement à leur en faire bien com- prendre l'mtention et les dispositions, mais encore à élever leurs sentiments au niveau de leur mission sociale.
Lorsque le projet de cette lettre lui avait traversé l'esprit, il en avait parlé à Charles de Rémusat, qui était encore un de ses meilleurs amis; il le pria de préparer une rédaction. La lettre fut donc rédigée par Charles de Rémusat. Elle était parfaite et le ministre n'y fit presque })as de changements. « Je prends plaisir, dit Guizot dans ses Mémoires, à le rappeler aujourd'hui. » Et il ajoute cette réflexion mélancolique : « Les amitiés rares, même quand elles ont paru en souffrir, survivent aux incerti- tudes de l'esprit et aux troubles de la vie ».
Pour compléter l'ensemble de ses réformes dans l'éducation populaire, Guizot y ajouta la création des inspecteurs j)rimaires.
Quant à l'enseignement secondaire, il entendait en réformer les méthodes ot la destination. Dans une lettre du 20 août 1832, au duc do Rroglie, il »''met-
l'homme PlilVÉ ET L HOMME POLITIQUE. tiO
tait des idées qui sont bien en avant du temps où elles ont été formulées :
« Il y a là quelque chose qui ne répond plus à l'état actuel, à la pente naturelle de la société et des esprits. Je ne sais pas bien quoi, je le cherche. Pour rien au monde, je ne voudrais abolir, ni seulement affaiblir cette étude des langues, la seule vraiment fortifiante et savante à cet âge. Je tiens essentielle- ment à ces quelques années passées en familiarité avec l'antiquité; car si on ne la connaît pas, on n'est qu'un parvenu en fait d'intelligence. La Grèce et Rome sont la bonne compagnie de l'esprit humain, et au milieu de la chute de toutes les aristocraties, il faut tâcher que celle-là demeure debout. Je regarde aussi en gros la vie du collège, cette vie pleine d'af- faires et de liberté, comme intellectuellement excel- lente. De là seulement sortent des esprits forts, natu- rels et fins à la fois, des esprits très exercés, très développés, sans aucun tour factice, sans aucune empreinte particulière. Je suis de plus en plus frappé de l'avantage de l'éducation classique; et cependant, je conviens, je vois, dans la personne de mon fils, qu'il y a là quelque chose et quelque chose d'important à changer. L'enseignement est trop maigre et trop lent. Il y a trop loin de l'atmosphère intellectuelle du monde réel à celle du collège. Les méthodes sont adaptées à des classes très nom- breuses, ce qui fait que les élèves forts sont sacri- fiés aux élèves médiocres, et les classes sont très nombreuses, parce qu'une foule d'enfants ne trouvent
70 (iUIZOÏ.
nulle part ii apj)i'endre ce dont ils ont besoin cl envie. Pour dire vrai, le collège et presque tout notre système d'instruction publique sont encore faits à l'image de l'ancienne société. Les rêveries du xviii'^ siècle, les sottises de la Révolution en ce genre nous ont dégoûtés, et justement, des essais nouveaux qui ont si mal réussi, et, en rentrant dans l'ancienne voie, nous sommes retombés dans l'an- cienne ornière. Il faudra en sortir, mais avec grand' peine et grande précaution. Car, malgré tout, nos collèges et leurs méthodes valent infiniment mieux que les méthodes et les écoles que nous auraient données M. de Tracv et M. de La[)lace, s'ils avaient pu donner quelque chose qui durât seulement autant (ju'eux. »
Guizot ne put cependant porter dans l'enseigne- ment secondaire le même esprit de réforme que dans l'enseignement primaire. Une question préliminaire dominait toutes les autres en cette matière, celle de la liberté de l'enseignement. Il en était partisan; mais le souvenir des luttes de la Restauration, la crainte de l'influence des jésuites pesaient sur l'opinion de la bourgeoisie française; elle n'acceptait pas encore le principe de la liberté de l'enseignement et le projet de loi préparé par Cuii/ol, voté à coiitrc-cinu- par la Chambre des députés, n'alla pas au LuxcMiibourg et tomba avec le ministère.
Les vues de Guizot sur les réformes de l'ensei- gnement supérieur n'étaient pas moins originales, ni moins élevées. 11 avait remarqué que nos déparle-
L HOMML PniVE ET L HOMME POLITinUi:. 71
Mienls ne voyaient plus habituellement, ainsi que nos provintcs autrefois, des hommes considérables j)ar les lumières et les goûts intellectuels, comme par leur situation sociale, rester fixés dans leur ville natale ou leur campagne, et y vivre satisfaits, répan- dant autour deux les trésors de leur intelligence, comme ceux de leur fortune. Il n'avait garde de croire que les quelques facultés des lettres, des sciences ou de droit, placées çà et là, loin de Paris, pussent avoir la vertu de guérir ce mal, produit et fomenté par tant de causes. Ce fut Ihonneur de Guizot de penser que, parmi les remèdes à employer, lun des plus praticables et des plus eîficaces était la création de quelques grandes universités, vrais foyers d'études et de savoir; mais pour répondre à leur destination, de tels établissements devaient être complets et éclatants par le nombre des chaires, la multiplicité et la variété des enseignements, des laboratoires et des moyens de travail. Quatre villes, Strasbourg, Rennes, Toulouse et Montpellier, en dehors de Paris, avaient paru à Guizot celles qui, à tout prendre, offraient à cette conception nouvelle de l'enseignement supérieur les meilleures chances et satisfaisaient le mieux aux besoins généraux de la France.
Un demi-siècle s'écoula avant qu'une pareille idée, si bien faite, ce nous semble, pour réunir tous les esprits élevés, eut pu être formulée dans un jirojet de loi et être présentée au iiarlement. On sait com- ment cette impoi'tante réforme a échoué au Sénat.
72 GUIZOT.
Si, pendant son ministère, Guizot fut impuissant à réaliser ce noble rêve, il fut plus heureux dans une série de créations destinées à développer les études historiques; et, d'abord, il fit de l'enseigne- ment de l'histoire dans les collèges l'objet d'un enseignement spécial. Il fonda la Société de l'His- toire de France et décida la publication par le Minis- tère de l'instruction publique de la grande collection des Monuments inédits.
Enfin, comprenant qu'il y avait intérêt pour le gouvernement de Juillet à se montrer le bienveillant protecteur des travaux de l'esprit humain, il rétablit, dans l'Institut, la classe des sciences morales et poli- tiqnes, fondée en 1795 par la Convention et supprimée en 1803 par Napoléon, alors premier consul.
Tandis que Guizot donnait à son i)assage au Ministère de l'instruction publique un éclat et une prépondérance justifiés, la politique intérieure n'était pas sans embarras. Le duc de Broglie était sorti du cabinet, au mois de mars 1834, à la suite d'un échec devant la Chambre des députés. Le 18 mai, Guizot écrivait à M. de Barante : « La retraite très fondée de Victor m'a mis dans une situation, je ne dirai pas difficile, mais douloureuse, si l'on j)eut appeler cela de la douleur. Pour rester, lui partant, il me fallait trois choses : que son successeur lui agréât pleinement; que ma position personnelle demeurât exactement la même; que, dans le remaniement du cabinet, notre poiitiipic fît un pas en avant au lieu de reculer. Les trois
L HOMME l'ItlVt ET L HOMME l'OLIÏIQUE. 73
conditions ont été remplies, je n'ai pas hésité. » Le 29 octobre 1834, après quelques tentatives pour trouver un nouveau président du conseil, Thiers, alors Ministre de l'intérieur, vint voir Guizot et ils tombèrent d'accord que la meilleure conduite était de se retirer et de laisser le champ libre au tiers parti. MM. Duchàtel. 1 amiral Rigny et Humann furent de cet avis, et ils allèrent porter leurs cinq démis- sions au roi. Après trois jours de durée, le cabinet du général Bernard, assisté du duc de Bassano, « qui s'était assis avec confiance au gouvernail de cette barque légèrement montée », disparaissait sans bruit. Louis-Philippe rappela l'ancien ministère, en lui demandant, non sans s^ourire, de reprendre les affaires. Il y consentit en choisissant le maréchal Mortier pour Ministre de la guerre et j)résident du conseil. Le maréchal ne put longtemps supporter ce fardeau, et, le 20 février 1835, le cabinet se vit de nouveau condamné à la recherche d'un président. Il fallait en finir; Guizot prit la résolution de ne plus considérer comme une fiction la présidence du con- seil, et de faire tous ses efforts pour y porter le duc de Broglie, le seul, parmi les défenseurs de la poli- tique de résistance libérale, dont l'élévation ne devait blesser aucun amour-propi'e. Les Chambres et le public s'émouvaient de tant de lenteur et de tant d'incertitudes. Le 12 mars, le cabinet fut reconstitué, ayant pour président le duc de Broglie, Ministre des affaires étrangères.
La question de l'opporlunité de la conversion des
rentes fil l'objet d'un débat solennel. La denjundc d'ajournement appuyée par le ministère fut rejetée à deux voix de majorité. Le cabinet, résolu à ne pas accepter un tel échec, se démit.
Après quinze jours de fluctuations, Thiers se décida à accepter le pouvoir. Le Moniteur du 22 fé- vrier 183() annonçait la formation du nouveau ministère. Thiers le présidait, comme Ministre des affaires étrangères : cette fois le faisceau des forces gouvernementales était rompu, 1 union qui s'était faite en 1832 était à jamais brisée.
XI
Guizot rentra dans la vie de famille. Il aimait le pouvoir et pourtant il n'en sortait jamais sans éprouver un sentiment de bien-être, « comme un homme qui respire à l'aise en se déchargeant d'un pesant fardeau ». Une profonde tristesse le saisil, lorsqu'il rentra dans la petite maison de la rue Plumet, en ne ramenant pas celle qui naguère la remplissait de félicités; « mais c'était notre maison, et j y retrouvais le repos et la liberté, grand chaniic après des années de travail et de combat ». A dire vrai, il n'avait jamais, même aux alfaircs, ('it' inlidèle à ses souvenirs.
L HO.M.MI-: IMIIVE ET L HOMME POLITIQUE. 75
Il écrivait à Mme la duchesse de Broglie, 17 iio- verabre : « Mon cœur est avec les morts; j'ai besoin de rechercher les dates, les lieux, doter la mousse, de relever la pierre, de saluer en passant; et non seulement pour ceux que j'ai aimés, comme Auguste (de Staëlj, mais pour tous ceux que j ai un peu connus. Ils sont aussi sur 1 autre rive, ils y sont avec ceux ({ui ont emporté là mon àme. Je m'épuise à la rap- peler sans cesse, pour l'employer aux travaux de la terre. Dieu, je vous l'assure, a grande raison de laisser toujours quelques nuages entre les deux rives; si la perspective nous était parfaitement claire, si nous voyions là, devant nous, sous leur forme vive, et dans toute leur beauté, ceux dont le seul souvenir pâlit et efTace tout, il n'y aurait pas moyen de vivre et d'attendre; nous nous précipiterions. Priez pour moi! Demandez pour moi de la force! Personne ne peut savoir combien de fois par jour j'en manque, et crains d'en manquer bien davan- tage. »
Grâce à sa mère, le foyer de Guizot ne devint pas dései't. Elle recevait les visiteurs avec une gravité simple, qui inspirait l'intérêt, en commandant le respect. Un heureux incident littéraire lit en ce moment diversion aux tristesses de Guizot. Il fut élu, le 26 avril 1830, à l'Académie française, en rempla- cement de Deslult de Tracy; aucun concurrent ne se présenta pour lui disputer cet honneur. Il eut plai- sir à composer son discours de réception.
cf II V a au moins dix ans, écrivait-il à M. Pisca-
/6 CUIZOT.
tory (6 août 1830), que j'ai dit à plusieurs personnes : Si je suis de l'Académie française, je veux succéder à M. de Tracy. Je mènerai le deuil du xviii* siècle, en très bon fils, qui accepte l'héritage, mais qui entend le gouverner autrement; je ne veux faire un discours, ni politique, ni philosophique, ni tournant autour d'une idée. Je me laisserai aller au cours du sujet, prenant chaque époque, chaque grand événe- ment de 1754 à 1836, et en disant mon avis, à l'occa- sion de la place qu'y a tenue mon prédécesseur ou de l'opinion qu'il s'en est lui-même formée. Chemin faisant, je rencontrerai l'époque où M. de Tracy en 1794, en prison à quarante ans, s'est avisé de devenir philosophe, et je dirai aussi mon avis de sa philosophie, c'est-à-dire de la métaphysique du xviii*^ siècle, de la politique du xviii° siècle, de l'économie politique du xviii"^ siècle; car M. de Tracy a commenté et prétendu continuer Condillac, Montesquieu, Adam Smith, ^'oilà mon plan ou plutôt mon projet, car il n'y a point là de plan. Je veux que mon discours soit sans prétention; je serais bien fâché qu'il fût sans effet. »
Il se trouve que cette lettre est le meilleur résumé qu'on puisse faire du discours de réception do Guizol. Il produisit une grande impression.
Comme ses loisirs politiques le lui permettaient, Guizot satisfit un désir formé depuis longtenqjs. Il acquit en Normandie, au milieu de ses électeurs, une habitation cpii put devenir son lieu <le vacances et de retraite. Il réalisa sa modeste fortune et acheta
L HOMME PRIVE ET L HOMME POLITIQUE. 77
l'ancienne abbaye et la ferme du Val-Richer. 11 en confia les arrangements à son fils François. Guizot aimait trop l'action ]iour s'intéresser beaucoup à la campagne. Ce n'est que dans sa vieillesse qu'il devait en goûter le charme.
La crise politique allait d'ailleurs s'aggravant. Thiers avait résolu de proposer l'intervention de la France en Espagne pour y mettre fin à la guerre civile. Le roi Louis-Philippe était très opposé à cette mesure. Le 6 septembre 183(5, le cabinet se retira, et un nouveau ministère se constitua sous la prési- dence du comte Mole.
(xuizot et lui s'étaient souvent rencontrés chez l'une des personnes les plus propres à rapprocher des hommes qu'elle avait quelque dessein d'unir, « chez une femme d'un esprit original et pleine d'art avec abandon », Mme la comtesse de Castellane. Le comte Mole désirait avoir Guizot comme collabora- teur; il lui offrit le portefeuille de l'intérieur. Guizot ne voulait que rentrer au Ministère de l'instruction publique et il accepta à cette condition l'alliance avec M. Mole; mais il reconnaît dans. ses Mémoires qu'il se trompait et qu'on ne gouverne pas efficace- ment avec des combinaisons factices. Le projet de loi relatif à la disjonction des poursuites, en cas de crimes commis à la fois par des militaires et par des personnes de l'ordre civil, présenté par le cabi- net, à l'occasion de l'attentat de Strasbourg, avait été rejeté par la Chambre des députés à une majorité de deux voix. La faiblesse et la dissonance du minis-
78 GUIZOT.
tère éclatèrent. « Je restais, dit Guizot, le repré- sentant de la politique de résistance, et Mole se préparait à devenir le chef de la politique de conces- sion. » Leur rupture et la dissolution du cabinet furent, en peu de jours, des faits accomplis, et le Moniteur du 15 avril 1837 annonçait que le minis- tère Mole s'était reconstitué. Pendant trois années, Guizot ne devait plus rentrer aux affaires.
Une douleur nouvelle venant s'ajouter aux an- ciennes, toujours saignantes, avait contribué à sa retraite. Le 15 février, il avait perdu son fds aîné François, l'enfant de Pauline de Meulan. Une pleu- résie l'avait enlevé à vingt-deux ans. Compagnon le plus aimable et le plus sûr de son père, il prenait déjà part à ses luttes et ressentait les injustices des partis. Les attaques injurieuses l'étonnaient et l'in- dignaient : « (larde tes saintes colères, mon cher enfant, pour de plus sérieuses causes, pour de plus dignes adversaires, lui répondait ce père l)ien-ainié, je les trouve très naturelles et je t'en aime mieux, mais je serais désolé de te voir user ton âme à sentir et à repousser de telles sottises; quiconque fait un peu de bien en ce monde encourt beaucoup de liaiiies et suscite beaucoup de mensonges. »
Doué d'un jugement droit, François tenait son père au courant de l'état des clioses, pendant son absence. Il était resté au Val-Riclier pour surveiller les réparations. Lorsqu'il revint à Paris, au mois de novembre, il rapportait un rhume; bientôt api'ès, une pleurésie se déclara. Dans la luiit <bi 15 février IH.'JT,
I, HOMME PRIVÉ ET L HOMME POLITIQUE. 79
ce fils aîné, l'appui et l'espérance de tous ceux qui l'entouraient, s'éteignait sans agonie. Son père lui ferma les yeux et le conduisit à pied au cimetière. En rentrant dans sa maison désolée, il se jeta sur le lit de sa fille aînée, l'embrassa tendrement et lui dit tout bas : « Je n'ai plus que toi ! » — Elle n'avait pas huit ans. Il ne s'était jamais senti plus près de plier sous le fardeau. Avec les trois enfants en bas âge {[iii lui restaient, il ne pouvait pas mourir. Quoique son cœur fût las, il eut pourtant à souffrir encore.
N'oubliant pas ceux qu'il avait aimés, il n'a eu garde de passer sous silence le nom de la femme rare dont pendant près de vingt ans l'amitié lui avait été fidèle, à travers la bonne comme la mau- vaise fortune. Mme la duchesse de Broglie mourait le 22 septembre 1838. (luizot a dit qu'elle fut une des plus nobles créatures qu'il ait vues apparaître en ce monde, et il lui appliquait le mot de Saint-Simon parlant du duc de Bourgogne : « Plaise à la miséri- corde de Dieu que je la voie éternellement où sa bonté sans doute l'a mise ! »
La vie de Guizot est semée de ces deuils qui embrunissent l'existence entière, et il lui fallait toute sa force d'âme pour reprendre son rôle de défenseur des classes moyennes. Il ne manquait aucune occa- sion de justifier à la tribune leur rôle et leur pré- pondérance, et les deux discours qu'il prononçait en 1837 pour leur glorification eurent un tel succès que 20G députés se cotisèrent, et les firent tirer à 30 000 exemplaires.
80 C.UIZOT.
Nous touchons à l'une des fautes politiques du chef du parti conservateur.
La coalition contre le ministère Mole s'opérait dans les esprits, dans les entretiens, aussi bien que dans les votes. Guizot y entra ouvertement et active- ment. Il croyait que le drapeau de l'autorité était non pas abandonné, mais replié et voilé. Le souvenir de sa rupture avec le comte Mole en 1837 et le secret désir de prendre sa revanche ne furent-ils pas aussi sans influence sur l'adhésion de Guizot à la coalition de 1839? Il ne le nie pas. Il a reconnu du reste que la lutte fut plus forte que l'opposition ne s'y était attendu; sa confession est sans réticence : « Si la coalition avait fortement ébranlé le cal)inet, elle avait en même temps fortement compromis l'oppo- sition. Nous avions manqué de mesure et de pré- voyance » Lorsque, sur la demande du comte
Mole, le roi en appela de nouveau au pays, en prononçant la dissolution, Guizot s'efforça vaine- ment dans des lettres rendues publiques de bien établir les motifs d'intérêt général qui l'avaient dé- terminé à entrer dans la coalition; le coup était porté.
Après les élections, \r cabinet se retira. Une labo- rieuse confusion suivit sa démission; une émeute fit cesser la crise, et le ministère <ki 12 mai 1830 se forma sous la présidence du maréchal Soult.
Si, dans ces intervalles de repos, nous suivons Guizot, nous le trouvons toujours laborieux, surveil- lant l'éducation de ses enfants, faisant même hi
L HOMME PRIVÉ ET L HOMME POLITIQUE. 81
guerre, dans ses lettres intimes, à la ponctuation défectueuse de sa fille Henriette.
Cette tâche n'eût pas suffi à remplir les loisirs que lui laissait la politique, si Jared Sparks n'avait fait paraître une édition des écrits et de la correspondance de Washington . Les éditeurs américains vinrent prier Guizot de choisir dans ce vaste recueil les lettres, les pièces qui lui paraîtraient propres à intéresser le public français et d'en surveiller la traduction et la publication. 11 se chargea de ce soin. I/étude qu'il consacra à la vie et au carac- tère de Washington, obtint, en Ainc-rique comme en France, un vif succès. Il en adressa un exemplaire au roi Louis-Philippe, qui, pendant son séjour aux l'^tats-Unis, avait personnellement connu le fonda- teur de la république américaine, et il reçut de lui 26 décembre 1839 une lettre dans laquelle il disait : « Vous ne savez que trop combien je suis j)rivé de paisibles loisirs. Cependant je tâcherai de lire au moins l'introduction dont j'entends parler, comme d un chef-d'œuvre. Mes trois ans de séjour en Amé- rique ont eu une grande influence sur mes opinions politiques et sur mon jugement de la marche des choses humaines. Washington n'était ni |)uritain, ni aristocrate, ni encore moins démocrate ; il était essentiellement homme d'ordre et gouvernemental, cherchant toujours à combiner et à exploiter de son mieux les éléments souvent discordants et toujours assez faibles avec lesquels il devait combattre l'anar- chie et en prései'ver son pays. »
82 GUIZOT.
Guizot, en s'adonnant à ce travail, s'était efforcé, en effet, de trouver des analogies entre la politique de Washington et celle que ses amis et lui soutenaient depuis 1830. C'était la tendance de son esprit spé- culatif et absolu de chercher des exemples dans l'Histoire, et un moyen d'influence pour ses idées.
XII
Cependant nos affaires extérieures prenaient une grave tournure. La question d'Orient renaissait sous la forme d'une querelle entre le sultan Mahmoud et son vassal, le pacha d'Egypte, Méhémet-Ali. Le maréchal Sébastiani était notre ambassadeur à Londres. Les hommes importants du cabinet se demandèrent s'il n'y avait |)as un moyen d'exercer plus d'influence sur la marche du gouvernement anglais. Sébastiani ne semblait pas l'interprète effi- cace de la politique que les récents débats de nos Chambres avaient fait prévaloir. Gui/ot avait sou- tenu cette politique; il avait rappelé cette parole de lord Chatham : « Je ne discute pas avec quiconque me dit que le maintien de l'empire ottoman n'est pas pour l'Angleterre une question de vie ou de mort ».
Les ministres, amis ])articuliers de (lui/.ol, lui demandèrent s'il accepterait l'ambassade de Londres.
L HOMMi: PKIVE ET L HOMME POLITIQUE. 83
11 pressentait que la session de la Chambre des députés serait aussi embarrassante pour lui que pour le cabinet. Quelques mois auparavant, on lui avait proposé l'ambassade de Gonstantinople. 11 l'avait refusée; mais Londres le laissait près des affaires de France. Il accepta donc l'offre qui lui était faite, et il partait le 25 février pour Londres.
Il avait beaucoup étudié l'histoire d'Angleterre, souvent discuté au parlement les questions de poli- tique touchant ce grand pays, mais il ne l'avait jamais visité et il n'avait jamais fait de diplomatie. Il com- prit vite et profondément la société anglaise, assis- tant à toutes les cérémonies, trouvant les Anglais parfaitement sincères, sérieux et gauches; mais comme Guizot n'était pas .sensible au ridicule du dehors quand le dedans ne l'est pas, cette gaucherie ne le faisait pas rire.
Le premier personnage pour lequel il ressentit un prompt attrait fut lord Aberdeen, le plus libéral des Tories, « es[)rit grave et doux, droit et lin, péné- trant et réservé, imperturbablement équitable ». Guizot entretint avec lui, toute sa vie, une corres* pondance intime. Mais à peine était-il arrivé à son poste, qu'un incident parlementaire faillit mettre fin à sa mission. Le cabinet s'était retiré le 25 fé- vrier 1840. Le roi avait fait appeler M. Thiers et l'avait chargé de former un ministère. Guizot se demandait s'il resterait à son poste; M. le duc de Broglie lui écrivit de garder ses fonctions et Guizot lui répondait (4 mars 1840) :
84 CtlZOT.
« Vous avez raison, mon cher ami, et je le pensais avant d'avoir lu vos raisons. Il serait injuste et dérai- sonnable à moi de me retirer après tout ce qui nous a été offert, et lorsque deux de mes amis font partie du cabinet, où d'autres seraient entrés s'ils avaient voulu. Le danger que le nouveau cabinet ne dérive
à gauche est grand Le jour où la déviation serait
réelle, je prendrais à l'instant mon parti — »
Il avait aussi à cœur de s'expliquer avec Charles de Rémusat, qui était mem])re du cabinet : Guizot ])révoyait qu'une voie politique différente conqili- querait un jour tristement des relations qui « lui resteraient chères, même quand elles cesseraient d'être intimes». Il lui écrivit donc dans le même sens qu'au duc de Rroglie, et il resta à Londres.
Tout en suivant de près avec lord Palmerston les négociations sur les affaires d'Orient et en mon- trant ses aptitudes dans sa correspondance diploma- tique, il étudiait de près la société anglaise.
Les affaii'es d'Orient ne furent pas la seule préoc- cupation du nouvel ambassadeur. Il fut chargé par M. Thiers de demander la restitution des restes de l'empereur Napoléon. « Réussissez dans cette affaire, lui écrivait le Ministre des affaires étrangères, et nous vous en laisserons tout l'honneur. » Tous les détails se rattachant à celte question délicate furent tranchés par Guizot avec habileté et dignité, et l'on ne })cut (jue s'i'-Idiiiki-, apiés la pari qui! a prise au succès, (pie son nom n'ait pas (Hé prononcé à la Chandjre, ni ailleurs, dans les brillantes discussions
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inspirées jiar le transfert des cendres du prisonnier de Sainte-Hélène; il semble, dans ses Mémoires, que la susceptibilité de Guizot ait été atteinte par ce silence.
Sa popularité à Londres lui Ht oublier ces petites blessures. Depuis Sully et Ruvigny, il était le pre- mier Français protestant que la France eût envoyé en Angleterre. Ses ouvrages lui avaient valu l'estime des lettrés; politiquement, on le connaissait comme libéral et conservateur. Les Whigs lui savaient gré de son attachement aux principes du gouvernement libre et les Tories de sa résistance aux tendances anarchistes. La haute société anglaise était, en 1840, intéressante. HoUand-House, « le Home du parti dos ^^'lligs », avait laissé à Guizot une forte impres- sion.
Les Whigs avaient alors la bonne fortune de compter dans leurs rangs des honmics éininents qui, par leurs écrits, agissaient puissamment sur lOpinion. Guizot contracta avec plusieurs d'entre eux des rapports de bienveillance ou même d'étroite amitié.
M. Hallam fut un de ceux avec qui il se lia le plus intimement. Dans la préface de la seconde édition de son Histoire constitutionnelle de l'Angleterre, Hallam avait parlé de Guizot en termes dont ce der- nier avait été touché. H le reçut donc en 1840 avec un empressement qui devint de l'amitié. C'est à sa table que Guizot rencontra Macaula}-, c|ui lui servit de cicérone dans sa visite à l'abbaye de AYest-
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inster. 11 ébloiiil noire ambassadcui' ce jour-là par l'éclat, la variété et l'agrément de son savoir. Il fit plus : il lui donna, après la révolution de 1848, une preuve de l'impartialité à laquelle un vigoureux esprit peut s'élever. Guizot exilé voulait que son fils Guillaume reprît à Londres ses études classiques interrompues. Il hésitait entre deux grands établis- sements, le Collège de Londres, fondé par les Whigs sous le roi Guillaume IV, et le Collège Royal (King's Collège], fondé vers la même époque sous le patro- nage de l'Eglise anglicane. Guizot consulta ÏMacaulay sur le choix. « Vous m'interrogez comme père, lui dit-il, je ne vous répondrai pas comme homme de parti; j'ai concouru avec mes amis ^vhigs à la fonda- tion de l'Université de Londres et de son collège : envovez votre fils au King's Collège. C'est le meil- leur. » Guizot le remercia de sa sincérité et suivit son conseil.
Il vovait moins les Tories. Il se lia cependant, chez lad}' Jersey, avec les plus illustres d'entre eux : lord Lyndhurst, lord Ellenborough , lord StrafTord de Redcliff, sir Robert Peel et sir John Croker.
Guizot n'était pas insensible aux petits plaisirs mondains. Il savait se défendre conli-e leur ennui et ne s'en impatientait pas. 11 avait du i-este toujours besoin de croire qu'il voulait ce (pi'il faisait ; mais ni les travaux de la vie politique, ni les plaisirs de la vie mondaine ne lui avaicul )aiuais sulli. Il lui fallait l'abandon, le calme et la chaleur du loyer domestique. Aussi sou séjour à I^ondres est-il le
L HOMME PniVi: ET L HOMME POLITIQUE. 87
moment où il a entretenu une plus longue corres- ])ondance avec sa mère, avec sa fille aînée Henriette. Le précieux volume que Mme de Witt a publié con- tient des lettres charmantes, et sur les sujets les plus variés. Le père, attendri, se plaît à raconter à ses enfants les incidents de sa vie d'ambassadeur qui peuvent les amuser, comme le dîner chez le lord- maire, avec la coupe d'amitié, tlie Loving Cup, ses visites chez les grands seigneurs anglais ou bien une s»'ance à la Chambre des communes, ou ses aventures à Windsor, le tout mêlé d'observations, de conseils sur des lectures, et des souvenirs du bonheur goûté ensemble au Val-Richer.
Cependant, la crise amenée par les affaires d'Egypte devenait plus vive à la suite du traité du 15 juillet 1840, d'où la France avait été exclue. Guizot était venu précipitamment d'Angleterre à Eu, pour entretenir le roi et M. Thicrs, et il était retourné à son poste après avoir embrassé sa mère et ses enfants. Quoique défendant avec habileté la ])olitique de la France, • Guizot pensait que nos intérêts avaient paru plus engagés qu'ils ne l'étaient réellement dans la for- tune de Méhémet-Ali, et que pour ce client, si peu en état de se soutenir lui-même, nous avions com- promis notre situation en Europe et provoqué notre isolement. 11 n'accusait personne des erreurs qui avaient amené cette situation; il reconnaissait qu'elles étaient nationales, répandues et soutenues dans les Chambres et dans le pays ; mais l'heure des mécomptes avait sonné, et c'était le cabinet de
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INI. Thiers qui en portait le j)oids. Le parti conser- vateur ne l'attaquait plus, mais ne lui accordait pas confiance et dévouement. Quoiqu'il ne voulût pas la guerre, le ministère s'y était j)réparé avec ardeur, la croyant possible, et voulant du moins en inspirer la crainte à l'Europe. Quand les chances d un con- flit devinrent pressantes , le roi Louis-Philippe s'arrêta sur la pente. De Paris, les amis de Guizol lui écrivaient d'agir, de manifester hautement son opinion et ses intentions.
Dès qu'il apprit la convocation des Chamljrespour le 28 octobre, il demanda à M. Thiers un congé, qui lui fut accordé. Les événements lui épargnèrent un embarras dont l'ainilié du duc de Broglie se préoc- cupait. Le 15 octobre, l'attentat de Darmès avait en lieu. Ce crime porta un dernier coup au cabinet. Il proposa au roi un projet de discours pour l'ouverture de la session. Le ton n'en plut pas à Louis-Philippe. Les ministres donnèrent alors leur démission, qui fut acceptée. Guizot quittait Lon- dres le 25 octobre. A peine arrivé, le maréchal Soult vint le trouver au nom du roi, et le 2!) octobre, une ordonnance constituait le ministère nouveau. Gui/ot avait le portefeuille des Affaires étrangères.
L HOMME PRIVÉ ET L HOMME POLITIQUE. 89
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11 devint le chef incontesté du parti conservateur, et il exerça le pouvoir en son nom, pendant plus de sept années.
Nous distinguerons sa politique étrangère et sa politique intérieure. Quand on lit aujourd'hui de sang-froid les discussions dans les Chambres, les notes diplomatiques puMiées, on est obligé de reconnaître que les ])atailh's sur certaines questions qui passionnèrent nos pères, sont des jeux d'esprit, en pi'ésence des noirs nuages qui s'amoncellent au- jourd'hui à l'horizon. Si l'esprit de parti n"a pas disparu, les événements qui se sont accomplis depuis 1848, ont éclairé les hommes capables de s'instruire.
Bien que dans une étude littéraire nous ayons à nous mettre en garde contre la tentation d'écrire des pages exclusivement politiques, il est impossible de ne pas rappeler les principaux incidents exté- rieurs qui signalèrent le dernier ministère de Guizot. C'est aussi raconter sa vie.
Dans les complications qui agitaient l'Europe, il vit une occasion éclatante de ])ratiquer et de proclamer hautement une politique eu harmonie avec les besoins permanents de la civilisation pro-
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gressive à laquelle aspire le monde. L'esprit de conquête, l'esprit de propagande, l'esprit de sys- tème, tels avaient été jusqu'ici les mobiles de la politique extérieure des Etats. La foi religieuse ou politique avait .voulu se répandre en s'imposant; et, soit que l'un ou l'autre de ces esprits ait dominé, les gouvernements avaient disposé arbitrairement du sort des nations ; la guerre avait été leur indis- pensable moyen. Guizot tenait pour certain f[ue ces divers mobiles ne correspondaient plus à l'état des mœurs, des idées et des intérêts sociaux. Il invo- f[uait l'étendue et l'activité de l'industrie et du com- merce, le besoin de bien-être général, l'habitude des relations fréquentes et faciles entre les peuples, le goût invincible de l'association libre, de la dis- cussion, de la publicité, en un mot, les faits carac- téristiques de la société moderne. Le philosophe se demandait ce c[u'il restait de toutes les œuvres vio- lentes et arbitraires ? Il ne se dissimulait cepen- dant pas que notre histoire depuis 1780 « nous avait laissé un ébranlement fél)rile qui nous rendait la paix fade et nous faisait trouver dans les coups imprévus d'une politique hasardeuse un plaisir aveugle ».
C'est contre ce courant ([uil avait à lutter. Dès les premiers mois du gouvernement de Juillet, il n'avait pas hésite'', et il avait choisi l'esprit supéi-ieur de la civilisation moderne, comme règle de son opinion dans les affaires étrangères. Il était, à ce point de vue, «n ])arfait accord avec le i-oi. i/idi'e de la paix, dans sa moralité et sa grandeur, avait
I, HOMME PlilVÉ ET L HOMME POLITIQUE. 01
pénétré très avant dans l'esprit et le cœur de Louis- Philippe; les iniquités et les souffrances que la guerre inflige aux hommes, souvent pour des motifs légers ou des combinaisons vaines, révoltaient son humanité et son bon sens.
En 1840, lorsque le cabinet du 20 octobre rem- plaça celui du i" mars, l'accusation, cpi'on lança aussitôt à la tète de Guizot, fut la paix à tout prix. Il démontra que l'intérêt et l'honneur de la France ne lui commandaient pas la guerre, et que le traité du 15 juillet ne contenait pas un cnsiis brlli. La solu- tion que cherchait (ruizot était de faire cesser notre isolement, de rétablir le concert européen et d'y rentrer. La convention du 13 juillet 1841 eut cet effet. L'Europe avait senti le poids du vide que fai- sait dans ses conseils la France absente, et s'était montrée empressée de l'y rappeler.
Une autre c{uestion vint j)resque aussitôt s'imposer à l'attention du Ministre des affaires étrangères; ce fut celle du droit de visite.
Tout était difficile avec lord Palmerston : mais après sa chute et quand le cabinet tory se forma, la situation fut changée. Les liens d'amitié qui s'étaient formés entre lord Aberdeen et Guizot, facilitaient les rapports politiques des deux pays. L'esprit chrétien de Guizot le prédisposait à être favorable à la répression de la traite. 11 avait con- science que le sentiment liljéral et humain surmon- terait les difficultés qui pouvaient s'élever. Il autorisa donc la siornature d'un nouveau traité.
92 GUIZOT.
La lutte à la Chambre des députés fut sérieuse, parce que la question du droit de visite venait se heurter à nos susceptibilités nationales. Guizot était entré dans le débat à plusieurs reprises et avec un grand talent. Mais notre échec dans la question d'Egypte avait réveillé en France les vieux senti- ments de méfiance et d'hostilité contre l'Angleterre. Guizot prit la résolution d'ajourner la rectification du traité du 4 décembre 1841 et d'y demander des modifications.
Il sauva l'honneur et gagna du temps. II compre- nait cju'on était dans une situation fausse. Les gou- vernements perdaient de vue la répression réelle de la traite; le but était sacrifié au moyen. Grâce à l'envoi en Anglolin-re du duc du lîroglie, comme commissaire spécial; grâce à la bonne volonté de lord Al)cideen et du commissaire anglais, le doc- teur l.ushington, un accord s'établit qui ménagea toutes les situations. Le traité définitif fut signé le 2Î) mai 1845, et le droit de visite aboli. Les Chambres y donnèrent leur adhésion.
Les allaires et les embarras ne manquaient pas au Ministre des affaires étrangèi-es ! La plupart sont destinées à l'oubli, même après avoir fait quchpic biMiit de leur temps. Nous ne paa'lerons donc pas des dilficullés diplomaticpies que soulevait rantipatliie iiaulement dTciart-e de rcMnpcreui' Nicolas contre le principe mèrne de la monarchie de Juillet. L n sens plus élevé de l'équilibre européen a heureusement transformé la ))oliti(]n(' de la Russie el (h' la l''rance.
L HOMME PKIVÉ ET L HOMME POLITIQIE. 93
et créé entre les deux nations une alliance naturelle.
Un autre incident extérieur fut grandi démesuré- ment et prit aux yeux du public une importance hors de toute proportion avec la vérité des choses. C'est ce qu'on appelle l'affaire Pritchard. Les susceptibilités nationales furent encore très excitées par cet événement, qui nous semble aujourd'hui de Uiédioire importance.
Nous dépasserions notre cadre si nous suivions Guizot dans toutes les discussions qui l'amenaient à la tribune, mais nous ne pouvons oublier de mentionner l'appui cordial qu'il donna à M. Collettis dans sa réorganisation du gouvernement constitu- tionnel en Grèce. La nation grecque, sortant du tombeau, n'avait |)as alors d autre ami que la France. Un ami de vieille date, ^L Piscatory, notre ministre plénipotentiaire, secondait remarquablement la poli- tique de Guizot.
Son attitude vis-à-vis de la cour de Rome avait autrement d'importance et se liait à toutes les ques- tions d'enseignement. Aux yeux de Guizot, la liberté de l'enseignement était la conséquence nécessaire de l'incompétence de l'Etat en matière religieuse. Mais la lutte pour la liberté de l'enseignement, dans les dernières années de la monarchie de Juillet, s'était échauffée et avait changé de caractère! Elle était devenue entre l'Etat et l'Eglise une guerre à outrance. Elle passa bientôt sur la tète des jésuites, qui furent pour l'opinion publique les représentants de la liberté de l'enseignement. Plus d'une fois, à
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la Sorbonne el dans les Chambres, Guizol avait exprimé sans réserve sa pensée sur la Compagnie de Jésus, son influence historique, sa direction actuelle dans notre société. Il avait parlé d'elle en historien, non seulement dans un chapitre de VUis- toire de la civilisation eu Europe^ mais dans un dis- cours à la Chambre des pairs, le 0 mai 1844. Il proposa au roi d'ajourner l'emploi des lois en vigueur contre les congrégations religieuses non autorisées, et de jiorter la question de la disso- lution de la Société de Jésus, en France, devant le pape.
Pour faire présenter et soutenir à Rome celte proposition, il iit clioix d'un honjme nouveau, bien connu pourtant du public européen, ÎNI. Rossi; c'était un esprit hardi avec mesure, aussi patient que persévérant, et insinuant sans complaisance. Son succès auprès de Grégoire X^'I fut complet et le 6 juillet 1845 le Moniteur contenait cette note offi- cielle : « Le gouvernement du roi a reçu des nou- velles de Rome; la négociation dont il avait chargé M. Rossi a atteint son but. La congrégation des jésuites cessera d'exister en France et va se dis- perser d'elle-même ; ses maisons seront fermées et ses noviciats seront dissous. »
Au milieu des manœuvres que l'exécution de cet engagement amenait autour du saint-père, il mourut (!"' juin 184(5), et il ne s'agit bientôt plus des jésuites et de la liberté de renseignement. L'avè* nement de Pie IX suscitait dans toute l'Italie et en
1. IIOM.ME PRIVE ET L HOMME POLITIQUE. '.!ô
France un vit enthousiasme. Rossi, dans une cor- respondance intéressante, éclairait Guizot sur les débuts du pontificat, et Guizot lui répondait « Reconnaître d un œil pénétrant la limite qui sépare, en fait de changements et de progrès, le nécessaire du chimérique, le praticable de l'impos- sible, le salutaire du périlleux; poser d'une main ferme cette limite et ne laisser au public aucun doute qu'on ne se laissera pas pousser au delà, voilà ce que font et à quels signes se reconnaissent les vrais et grands chefs de gouvernement. Le pape peut compter sur tout notre appui. »
Du jour où la monarchie de Juillet fut emportée, le contre-coup se fit sentir profondément à Rome. Rossi, que le pape appelait à son aide, allait payer de sa vie son courageux dévouement, et le régne de Pie IX était coupé en deux périodes absolument opposées.
Quelque importants que fussent ces événements, il en est un autre non moins considérable à rappeler. Guizot eut à traiter le mariage de la reine Isabelle II d'Espagne, avec son cousin le duc de Cadix, et celui de sa sœur, l'infante Fernanda, avec le dernier des fils du roi Louis-Philippe, le duc de Mont- pensier.
Guizot avait adopté, sinon comme loi absolue, du moins comme règle générale de conduite, le prin* cipe de la non-intervention dans le régime intérieur des peuples. Certes la tentation était grande pour Louis-Philippe d'écouter complaisamment l'intérêt
96 GUIZOT.
de sa propre famille. Le vœu dominant en Espagne, dans l'esprit de la reine Christine, comme dans le parti modéré, appelait comme mari d'Isabelle un des princes d'Orléans. Le roi repoussa cette idée. Guizot pensait avec lui qu'il ne fallait donner aux jalousies de l'Europe aucun motif spécieux.
Il envoya à Madrid un ambassadeur capable de bien comprendre notre rôle. Le comte Bresson vju'il avait choisi avait quitté Paris avec l'instruction de travailler au succès d'un mariage avec un des Bour- bons de Xaples . Le 29 janvier 1844, un incident inattendu modifia la situation relative des divers prétendants. L'infante Dona Carlotta, mère du duc de Cadix et du duc de Séville et ennemie mortelle de la reine Christine, mourait. Avec elle disparaissait le principal obstacle aux chances matrimoniales de ses fils.
L'habileté de Guizot fut de resserrer de jour en jour le cercle des prétendants entre lesquels la reine Isabelle avait a. choisir. On était au mois de novembre 1844. Guizot parla alors de la possibilité d'un mariage entre le duc de Montpensier et l'in- fante Dona Luisa Fernanda . Cette perspective rendit Christine et le parti modéré espagnol, plus faciles.
La situation se com[)liqua de nouveau. Le lils cadet, l'infant Don Enrique, duc de Séville, se livra complètement au parti radical et re^ul un orchc d'exil. D'autre part, le 2i) juin 184(5, après avoir accomi)li la réforme des lois sur les céi'éales, le
L HOMME PRIVÉ ET L HOMME POLITIQUE. 07
cabinet de sir Robert Peel tombait. Lord Palinerston prenait au Foreign Office la place de lord Aberdeen. La lutte diplomatique entre la France et l'Angle- terre allait recommencer. Alors à Madrid on n'hésita plus. Le 28 août, Isabelle donnait son consentement à son union avec le duc de Cadix. l"'>lle informait également les gouvernements étrangers qu'elle accordait sa sœur en mariage au duc de Montpen- sier. Le 10 octobre, les deux mariages se célébrèrent. Tant d'événements ont bouleversé l'Europe depuis 1848, que les accusations des contemporains, à propos de la politique étrangère de Guizot et son amour de la paix, ne peuvent plus influencer le jugement définitif de l'histoii'e ! 11 y a un patrio- tisme plus réfléchi, plus large, dans lequel entre un sentiment général de justice, avec l'amour de l'humanité : Guizot avait celui-là.
XIV
Nous avons à parler de son action dans la politique intérieure, comme président du conseil, ayant rem- placé le maréchal Soult.
Dans ce rôle, Guizot s'est complètement trompé; et il a vu le pays lui échapper, sans comprendre comment s'accomplissait le mouvement.
98 GUIZOT.
C'est sur la double question de réfoi'uies à intro- duire dans notre régime électoral et parlementaire que la crise suprême de Février a éclaté. C'est qu'en effet cette double question était toute notre poliliquc intérieure. Deux lois réglaient notre organisation politique : celle du 19 avril 1831, qui abaissait le cens électoral de oOO à 200 francs et le cens d'éligi- bilité de 1 000 à 500 francs ; et la loi du 12 sep- tembre 1830, qui soumettait simplement à la réélec- tion les députés promus à des fonctions publiques, pendant la législature.
Lorsque le cabinet du 29 octobre 1840 prit pos- session du pouvoir, les insurrections, les émeutes, les conspirations avaient cessé. La prospérité du |)ays s'était développée, les idées fermentaient avec l'accroissement des loisirs et le mouvement littéraire et artistique. Les deux questions que les cabinets antérieurs s'étaient appliqués à éluder, celle des incompatibilités et celle de la réforme électorale, se posaient inévitablement.
Guizot sest efforcé daffii-mcr (|u'il n avait à ces deux propositions aucune objection de principe et qui fût déHriitlve. Il les ï'epoussait comme inoppor- tunes, nullement |)rovoquées par îles laits graves et pressants, et les jugeait plus nuisibles qu'utiles à la consolidation du gouvernement conslilulioniiel. Lorsqu'en 18'i2, la proposilion Ciaiiiieron, sur l'exten- sion des incomi)atiI)iIilés parleuientaircs, et celle de ^L Ducos sur la réforme élcclorale, furent pré- tjontées, il y avait l^i9 fonclioiinaires salariés sui-
L HOMME rniVE ET L HOMME POLITIQUE. 99
459 membres dont la Chambre des députés était composée, et le nombre des électeurs ne dépassait pas le chiffre de 224 000. Guizot ne voyait dans le nombre grandissant des dé[)utés fonctionnaires aucun motif qui pût mettre légitimeuicnt en suspi- cion l'indépendance des résolutions de la Chambre. Il lui semblait naturel que dans l'élat de la société française , où les fonctionnaires tiennent une si grande place, ils fussent appelés à la représenter dans la même proportion; ils étaient éclairés, expc- l'imentés et préparés mieux que personne à com- prendre les conditions du gouvernement; au surplus il ne s'agissait pas, aux yeux de Guizot, d'une ques- tion de principe, il considérait simplement la pro- position Ganneron comme une attaque contre la politique qui prévalait dans la Chambre. Il ne comp- tait [)0ur rien cette proportion énorme d'un tiers de députés fonctionnaires salariés, dépendant du ministère, par la force même des choses. Plus la démocratie au contraire progressait, plus elle était méfiante, inquiète et de moins en moins en contact politique avec ces fonctionnaires, la plupart magis- trats, qui remplissaient leurs fonctions, de temps à autre, dans les intervalles des sessions.
Quant à la proposition Ducos, relative à la réforme électorale, Guizot s'apercevait bien que le nombre des électeurs était trop restreint, qu'en dehors des électeurs à 200 francs se trouvaient des esprits éclairés et ayant de l'action sur l'opinion publique; que, dans une grande démocratie, un pays légal cora-
100 GUIZOT.
posé (le 250 000 électeurs finissait par ne plus rien représenter; mais il redoutait le suffrage universel et il raisonnait ainsi : « Qu'est-ce qui sépare aujour- d'hui les électeurs à 300 francs, des électeurs à 200, à 100 à 50 francs? Ils sont dans la même con- dition civile, ils vivent sous l'empire des mêmes lois; l'électeur à 300 francs représente parfaitement l'électeur à 200 ou à 100 francs; il le protège, il le couvre, il parle et agit naturellement pour lui, car il partage et défend les mêmes intérêts. Un autre fait important résulte de l'état de notre société : c'est que ceux-là se trompent qui regardent le grand nombre des électeurs, comme indispensable à la vérité du gou- vernement représentatif. Le grand nombre des élec- teurs importait autrefois, quand les classei étaient profondément séparées et placées sous l'empire d'intérêts et d'influences contraires, quand il fallait faire à chacune une ])art considéral)le. Rien de sem- blable n'existe chez nous. La parité des intérêts, l'appui qu'ils se prêtent naturellement les uns aux autres, permettent de ne pas avoir un grand nombre d'électeurs, sans que ceux qui ne possèdent pas le droit de suffrage aient à en souffrir. » [Meniuircs, t. VI, p. 374.)
Il oubliait que la haute bourgeoisie finissait par envisager les intérêts publics sous l'aspect de ses intérêts privés, que son détachement des opinions politiques grandissait, que son insouciance des ques- tions générales allait aussi croissant; qu'il n'y avait plus dans ce milieu qu'on appelait le pays légal,
l'homme privé et l homme politique. 101
d'esprit public; qu'on y jouissait du bien-être, sans sfmger à assurer le lendemain, et que dans cette indifférence et cette inertie, il n'y avait plus de place pour les passions généreuses ! Et puis le cabinet durait trop longtemps; ses partisans eux- mêmes se croyaient moins obligés d'être unis autour de lui et d'être vigilants pour sa défense. Un ami aussi fidèle que désintéressé, le duc de Broglie, écri- vait à Guizot (30 octobre 1844) : « Tout s'use à la longue, et les hommes plus que tout le reste, dans notre forme de gouvernement. Il y a quatre ans que vous êtes au ministère. Vous avez réussi au delà de toutes vos espérances; vous n'avez pas de rivaux. Le moment est venu pour vous d'être le maître ou de quitter momentanément le pouvoir. Pour vous, il vous vaudrait mieux quelque temps d'interruption. »
Guizot ne suivit pas cet excellent conseil, il était dun naturel optimiste et il aimait la lutte, espérant .encore la victoire.
Cependant, après les élections de 1846, l'oppo- sition devenait plus ardente. Enrichissez-vous par V Épargne et par le travail, avait-il dit, avec bon sens, à ses électeurs; mais ses ennemis, supprimant la moitié de la phrase, lui lançaient au visage comme une injure, ce mot : Enrichissez-vous ! Les accusa- tions de corruption, dans ce corps électoral étroit, se multipliaient. Des procès scandaleux, des morts violentes, se succédant coup sur coup, aggravaient les tristesses du moment et troublaient l'imagina- tion populaire. « L'air semblait infesté de désordres
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moraux et de malheurs imprévus, qui venaient en aide aux attaques de parti, que le cabinet avait à subir. » Guizot persistait à regarder la politique de résistance, comme la seule efficace, étant à la fois libérale et anti-révolutionnaire. Il croyait gouverner avec toutes les classes moyennes et il ne les voyait que dans la haute bourgeoisie censitaire, c'est-à-dire une nouvelle aristocratie : c'était une erreur.
Certes le projet de loi, déposé le 6 mars 1847 par M. Duvergier de Hauranne, était bien inoffensif. Il comportait l'abaissement du cens à 100 francs et l'adjonction des capacités, c'est-à-dire 250 000 élec- teurs de plus. C'était bien peu de chose, et M. Cobden, causant avec Odilon Barrot, s'étonnait qu'on s'agitât autant pour demander si peu. Ce peu eût suffi, pen- dant quelques années, eût servi de transition et pré- paré l'éducation politique des cadres, avant d'arriver au suffrage universel. Guizot écarta encore la pro- position; il exposa doctrinalement les avantages du système qui, au lieu de placer le droit électoral dans le nombre, le plaçait dans la capacité polilique.
Le jour même (26 mars 1847) où la Chambre se prononçait contre la réforme électorale, M. de Rémusat déposait une proposition de réfoiiuc par- lementaire afin d'exclure la plupart des fonction- naires; Guizot par un geste négatif repoussa la prise en considération. Une pareille résistance était-elle opportune et justifiée? Nous ne le pensons pas.
Les lettres de Guizot à M. le duc de Broglie et à M. de Barante dans les derniers jours le montrent
l'homme privé et l homme politique. 103
enfin triste et las de la lutte. Le parti conservateur lui-même ne le soutenait plus qu'avec une mollesse chagrine, avec plus de crainte de l'opposition que de confiance dans le cabinet.
On sait coninient la révolution de Février emporta le ministère et la monarchie. Nous n'avons pas à reproduire la campagne des Banquets et tout ce qui suivit. Xous dépasserions le but de cette bio- graphie.
XV
La tourmente révolutionnaire fut plus menaçante pour la sécurité personnelle do Guizot qu'il ne le soupçonnait d'abord. Plus d'une fois, il entendit des cris de mort rett-ntir dans la rue. L'amitié de ^L et de Mme Lenormant veilla sur lui. Ces excellents amis le cachèrent dans la maison de Mme de Mirbel, qui le soigna avec un zèle infatigable jusqu'au i'^f mars. Ses enfants l'avaient devancé dans l'exil en Angleterre. Le 3 mars iS4(S, leur père se joignait à eux. Seule, sa vieille mère manquait à la réunion de la famille. Restée à Paris, elle avait étonné par sa fermeté d'âme les amis qui l'entouraient. Elle attendait chez Mlle de Chabaud-Latour le moment où elle pourrait entreprendre son voyage.
104 r.uizoT.
Guizot écrivait le 13 mars à M. de Barante : « Quand ma mère sera arrivée, j'aurai auprès de moi tous les premiers objets de mon affection. Mais je suis et je resterai profondément triste. Quel spec- tacle ! quel avenir ! »
Il avait trouvé à Brompton, près de Londres, une petite maison suffisante et pas ruineuse. Il s'y in- stalla avec les siens et se remit au travail. C'était une nécessité; sa modeste fortune, et même son traite- ment de membre de l'Institut avaient été mis sous le séquestre.
Peu de temps après son installation, sa mère s'éteignait sans effort et sans secousse (.31 mars). Les angoisses de ces derniers jours l'avaient usée. Le jour de son arrivée en Angleterre, elle avait dit à son fils en l'embrassant : « A présent je puis mou- rir ». Et elle avait accompli son dernier acte de dévouement avec l'énergie qui lui avait fait braver si souvent la fatigue et la souffrance. Avec une séré- nité indomptable, son fils avait accepté sa destinée. Ses lettres à ses amis, au lendemain de Février, sont sans fiel et sans amertume. Il écrivait à M. Vitet (If" juillet 1848 : « Nous avons dépensé, en dix-sept ans, tout le capital de bon sens et de courage poli- tique que le pays avait amassé depuis 178i). Il a cessé en 1848 de pouvoir faire honneur aux lettres de change que nous tirions sur lui. De là sa banqueroute et la nôtre. Combien de temps lui faudra-t-il pour se refaire un autre capital? Je n'en sais rien. »
Tout en reprenant ses travaux d'histoire, il publiait
L HOMME PRIVE ET L HOMME POLITIQUE. 105
une brochure qui eut du retentissoinent, la Démo- cratie en France, mais qui fit échouer ses projets d élection ii l'Assemblée législative. Il rentrait en France en juillet 1849, heureux de revoir la patrie. Une ordonnance de non-lieu avait fait cesser toutes les mesures prises contre lui. Il s'enferma dans sa retraite du Val-Richer, disant son avis quand il le croyait utile et résolu à ne se mêler activement de politique que s'il vêtait hautement appelé. « Jasais, écrivait-il à M. Piscatory (8 juillet 1850), que la République peut être un beau et bon gouvernement, et pour mon compte, je m'en arrangerais très bien. Par malheur, je crois savoir aussi que ce gouver- ment-là veut de la part du pays plus de bon sens et plus de vertu qu'aucun autre. » Il prévoyait le second Empire, mais il ne voulait lier son nom à aucun autre gouvernement qu'à celui de Juillet.
Ayant marié ses filles à son gré, ayant retrouvé ses amis, il travaillait et il s'estimait heureux.
A partir de 1851, il partageait son temps entre Paris et le Val-Richer. A Paris, l'Académie et ses meilleures et ses plus anciennes amitiés, la prin- cesse de Lieven , Mme Lenormant , la comtesse Mollien, le duc de Broglie, M. de Barante, M. Pisca- tor}^ prenaient de sa vie tout ce qui n'était pas donné à l'étude. L'Académie eut de plus en plus à ses yeux de l'intérêt. Les réceptions de M. de Monta- lembert, du |)ère Lacordaire, de M. Biot furent pour Guizot une occasion des plus brillants succès ora- toires.
106 GUIZOT.
Il semble que, dès lors, il se soit confiné dans les lettres. Il ne faisait de politique que dans les con- versations de salon. On ne peut donc prendre très au sérieux ses projets de fusion entre les deux bran- ches de la maison de Bourbon. Lui-même recon- naît, dans une note communiquée à M. le comte de Chambord, « que la fusion comptait peu de partisans « passionnés et actifs ; que si les classes moyennes ne « crient plus : Point de prêtres ! Point de nobles! les « sentiments et les méfiances qui inspirent ce cri sont « au fond de bien des cœurs. Elles regardent les légi- « tiraistes comme d'anciens rivaux qui voudraient « redevenir, qui redeviendraient les maîtres, si la « légitimité triomphait. » — Dans une lettre à M. Pis- catory, au lendemain des élections qui acclamaient l'Empire (7 mai 1852), Gulzot disait avec justesse : « Il y a deux Frances, celle des classes politiques, celle des classes populaires. Elles ne se connaissent pas du tout et agissent chacune pour son compte, sans se soucier l'une de l'autre. De plus, les classes politicjues sont profondément divisées entre elles. Tant que ces deux faits-là subsisteront, il n'y a rien à faire. »
C'est le moment de son i)lus ardent travail. Ses volumes sur l'histoire de la révohilion d'Angleterre se préparent. Il ])cnse à rédiger ses Mémoires. Comme il le conlie à Mme Austin (2 décembre 18r)2), il est le plus étranger à ce qui se passe en l'Vancc depuis 1848, et le plus triste et le i)lus humilié pour son pays. Son esprit grandit dans la relrail»-. Sa
L HOMME PRIVE ET L HOMME POLITIQUE. 107
fille Pauline, souffrante et triste après la mort de son pi'emier enfant, était partie pour Rome; le père lui écrit :
« Tu as reçu des cérémonies de la chapelle Sixtine l'impression que j'aurais prédite. Le culte catholique s'est formé et développé dans des temps et au milieu de populations si barbares et si misérables, que les deux ressorts de l'autorité et de la pompe extérieure étaient indispensables et presque seuls efficaces. On n'arrivait aux âmes que par les yeux ou par la force, en frappant ou en charmant les imaginations. De là les deux caractères essentiels de l'Eglise catho- lique, l'éclat extérieur et la séparation complète du clergé et du peuple. Quand l'âme humaine est deve- nue beaucoup plus active et i)lus difficile, il a fallu faire à sa vie intérieure et à chaque individu une plus large part. De là les deux caractères essentiels de la Réforme. Dans le culte, la prédominance de l'intérieur sur l'extérieur; dans l'Eglise, la prédo- minance des fidèles sur le clergé. Les deux systèmes ont correspondu à l'état des sociétés et des âmes.
« Ta tristesse, ma chère enfant, tu la garderas. Mes bonheurs et mes malheurs, tu le sais, sont tous là, autour de moi, dans ma chambre; je ne lève pas les yeux sans rencontrer tous ensemble mes plus
doux et mes plus tristes souvenirs Rien de ce qui
a été véritablement senti ne s'efface »
Bien qu'il vécût loin de la politique, comparant la France, sous le second Empire, à ces fils de famille qui font mal leurs affaires et qui disent à un inten-
108 GUIZOT.
dant : Faites-les pour moi, je nij entends rien, Guizot se préoccupait toujours de deux questions, celles qui touchaient à l'instruction publique et celles qui intéressaient le protestantisme.
Il eut l'occasion de s'expliquer sur la célèbre loi du 27 mars 1850, lorsque l'Institut manifesta l'in- tention de le désigner comme membre du Conseil supérieur de l'instruction publique. Sa lettre du 5 juillet de la même année est très explicite : « Ni par les représentants de l'élément laïque, dit-il, ni par ceux de l'élément religieux, la transaction n'est considérée comme bonne en soi et définitive. L'Uni- versité se tient pour sacrifiée; le clergé ne se tient pas pour satisfait. L'une se résigne, quanta présent, à ce qu'elle n'a pu empêcher; l'autre accepte ce qu'il a obtenu, sans renoncer à d'autres espérances. C'est un temps d'arrêt dans la lutte, ce n'est point
la paix Entre les deux puissances qu'elle appelle
à gouverner en commun l'instruction publique, la nouvelle loi multiplie les points de contact et les
liens Partout le pouvoir est divisé et subdivisé
pour que chacun des prétendants en ait une part, sans que ni l'un ni l'autre puisse compter sur la prépondérance, et de telle sorte qu'à l'un cl à l'autre, tour à tour, on puisse la faire entrevoir.... C'est le gouvernement incessamment livré aux tiraillements brusques ou lents, publics ou cachés, d'autorités nombreuses ou complexes. » Guizot refusa donc de mettre la main à une oeuvre au succès de laquelle il ne croyait point.
L HOMME PRIVÉ ET L HOMME POLITIQUE. 109
Une autre cause de tristesse pour lui fut le décret du 9 mars 1852, qui modifiait profondément l'orga- nisation et la discipline de l'Université et prescrivait la préparation d'un nouveau plan d'études dont le principal caractère était la bifurcation. Il écrivait à sa fille aînée : ï II y avait dans l'Université et la législation de l'enseignement d'excellentes réformes à faire, que le Président pouvait faire sans ménage- ments, comme sans obstacles, utiles pour lui-même et pour son gouvernement, comme pour l'état des esprits et des études en France. 11 vient de manquer tout à fait son coup et de méconnaître son propre intérêt et celui du pays. Il a détruit ce qu'il y avait de bon dans l'Université de son oncle et il n'y a pas mis ce qu'il eût pu y mettre lui-même de bon et de nouveau. C'est triste. »
Guizot se désintéressa si peu de tout ce qui tenait à 1 instruction publique que, vers la fin du second Empire, il accepta de présider une commission chargée de préparer un projet de loi sur les réformes et la liberté de l'enseignement su|)érieur. Il était resté fidèle à la pensée de créer en P'rance quelques grandes universités.
Il n'y eut que les choses religieuses qui le passion- nèrent davantage. Membre zélé du Consistoire, il avait pris position dans la lutte qui divisait le pro- testantisme français; et il écrivait ses Méditations sur la Religion chrétienne. Il s'intéressait non moins vive- ment à ce qu'on appelait le catholicisme libéral. Ses lettres à Mme Lenormant et à M. Vitet, lors de la
110 CUIZOT.
publication de la célèbre encyclique de Pie IX, en font foi.
A mesure que la solitude se faisait autour de lui et que la mort lui enlevait un à un les compagnons de son esprit, il sentait de plus en plus vivement; il éprouvait une extrême dilficullé de croire à la mort de ceux qu'il avait aimés. « Son cœur était comme ses yeux; il cherchait encore ce qu'il ne trouvait plus; et la mort de ses amis était une décou- verte qu'il faisait ])ien des fois après l'avoir a])prise. » La perte de Mme la princesse de Lieven, qu'il voyait presque tous les jours à Paris depuis longues années, lui avait laissé une profonde blessure. Pour se remettre, il avait cédé au désir de ses amis d'An- gleterre qui voulaient le revoir encore une fois au milieu d'eux. Il était allé passer une ou deux semaines dans le Norfolk, chez sir John Boileau, puis à Haddo- House, au milieu des enfants de lord Aberdeen. 11 avait puisé dans ce milieu |)lus de forces pour écrire ses Mémoires ; mais la mort fi'appait autour de lui des têtes chères. Elle enlevait M. d(> lîaranlc, avec qui, depuis cinquante-cinq ans, il avait noué une amitié sincère, sérieuse et confiante el qui, par son testament, n'avait voulu èlrc rappelé qu'à deux j^ersonnes, le duc de Broglie et lui. Le duc do I3roglie le quittait à son tour. C'était le plus ancien de ses amis; leur inlimiU' dalail de l-ShS... el les événements, les épreuves ne l'avaient jamais altérée. Guizot écrivait à M. Piscalorv que c'élail l'une des bonnes fortunes de sa vie «l'avoir eu pour amis,
L HOMME PRIVÉ ET L HOMME POLIUQUE, 111
dans les atlaires publiques, lord Aberdeen et le duc de Broglie, « les deux hommes à qui il avait porté le plus d'estime et de confiance, tous les deux sans faste et sans bruit ». S'il ne lui fut pas possible de dire adieu, devant leur cercueil, ù INI. de Barante et au duc de Broglie, Guizot s'en dédommagea en écrivant pour chacun d eux « une vie de Plu- larque ».
Il supportait moins fermement qu'autrefois la dis- parition de ceux qu'il aimait. Plus on est soi-même près de les quitter, j)lus il est douloureux de les voir |)arlir. l)e|)uis 1837, date de la mort de son lils aîné, Guizot avait perdu toute confiance dans la vie et tout sentiment de sécurité.
Son optimisme était mis à une rude épreuve par la politique extérieure du second Empire. Guizot considérait que cette j)()litique avait les deux défauts qu'il détestait le plus : l'indécision et l'imprévision. Il ne voyait chez le souverain et chez ceux qui le servaient, ni idée arrêtée, ni volonté efficace. « Je ne connais aujourd'hui en Europe, disait-il, que M. de Bismark qui poursuive un dessein parce qu'il l'a conçu et le veut. Il n'est ni sensé, ni honnête, mais il est quelqu'un. »
Il passait au Val-Richer les deux tiers de l'année. La retraite au milieu des livres et de ses filles lui était douce. Depuis que ses Mémoires étaient ter- minés, il s'occupait de VHisloire de France racontée à ses petits-enfants.
De ses anciens correspondants, il n'avait gardé
112 GUIZOT.
que M. Piscatory , M. Vitet, Mme Lenoriuant, Mme Mollien.
Les désastres de 1870 le trouvèrent en Nor- mandie. La pensée de Guizot revenait au duc de Broglie : a Comme mon pauvre ^'ictor a bien fait de mourir! » répétait-iL Cette fois ce qui lui restait d'optimisme échoua. Son attente douloureuse allait être dépassée; il tomba malade.
La résolution lui vint dans son lit de servir encore son pays, en disant au monde ce qu'il })ensait de la situation, de ce qui l'avait amenée, et des remèdes à y apporter. Il écrivit deux lettres, l'une aux membres de la Défense nationale, l'autre à M. Gladstone, lettres dictées par le plus fervent patriotisme. Devant ses amis d'Angleterre, il soutenait que la neutralité pou- vait être efficace, sans être guerrière, et qu'elle devait l'être, sous peine de déclin politique en Europe.
Sa lettre à l'évèque de Winchester , Samuel Wilberforce, le fils du promoteur de l'abolition de l'esclavage, est admirable : « Je n'ai garde, disait-il, de toucher ni à la question de l'unité allemande, ni de rechercher quelle a été dans le grand événement de Sado^va et dans ses conséquences la part vraie et spontanée des sentiments allemands et celle de l'ambition prussienne. Qu'ont de commun avec ces faits les prétentions maintenant élevées sur l'Alsace et la Lorraine? Ces pi'ovinces ne sont-elles pas, depuis deux siècles, entièrement incorporées à la France et reconnues telles par tous les traités à lu suite de toutes les guerres? Est-il sorti de ces pro-
L HOMME PRIVÉ ET L HOMME POLITIQUE. 113
vinces quelque nianitestation, quelque apparence de désir pour entrer dans l'unité allemande ?. . . Je ne fais nul cas des utopies. Tout ce que je demande, c'est qu'on ne laisse pas l'ambition et la force se faire elles-mêmes, sans objection et sans gène, la place et la part dont elles auraient envie »
La France ne dut qu'à elle-même son relèvement, la voix de Guizot resta sans écho. Il ne persistait pas moins dans son ardeur patriotique, il applau- dissait à la défense héroïque de Paris; quatre de ses enfants ou petits-enfants étaient sur le rempart. a Paris a sauvé l'honneur de la France », écrivait-il à M. Vitet. A quatre-vingt-quatre ans, il venait à Versailles demander à M. Thiers, président de la République, une chose qui lui tenait au cœur, la convocation du sj'node de 1 église protestante, et il l'obtenait. Nous assistâmes obscurément dans un coin du salon de la Préfecture à cette entrevue, et nous n'oublierons jamais l'éloquence de la conver- sation de l'illustre vieillard.
Le synode s'ouvrait. Après avoir dirigé ses pre- miers travaux, Guizot ne put en soutenir jusqu'au bout l'effort, et ce fut du Yal-Richer qu'il suivit avec passion les autres séances. Malgré son grand âge, il était destiné à survivre à toutes ses amitiés. Le G juin 1S7.3, ]\L Vitet, plus jeune que lui, le précé- dait dans la tombe. Il avait eu des amis jilus com- plets et plus intimes, il n'en avait pas eu de plus aimable et de plus distingué en toutes choses. C'était un pas de plus dans la solitude du cœur;
8
114 Gt'IZOT,
mais ce n'était pas encore le dernier. Sa fille , Mme Cornelis de Witt, partit encore avant lui, le 28 février 1874.
Le vieux père travaillait toujours; sa seconde fille l'assistait dans sa tâche. Il avait écrit une dernière fois à Mme la comtesse INIollien, et ce suprême souvenir était fortifiant. « Je laisse le monde bien troublé, lui « disait-il; comment renaîtra-t-il? Je l'ignore, mais « j'y crois. Dites-le, je vous \ivie, à mes amis, je « n'aime pas à les savoir découragés. »
C'est le mot qui clôt le volume de lettres j^ublié par sa fille et il était bien digne d'une des âmes les plus vaillantes de ce siècle.
Le quatrième volume de V Histoire de France était terminé lorsque Guizot, cédant enfin à une faiblesse croissante, se mit au lit pour ne plus se relever. Plus d'une fois, raconte Mme H. de ^^'ilt, il pro- nonça le nom de la France, dont les malheurs avaient été les premiers coups portés à sa robuste vieillesse. « 11 faut servir la France, répétait-il, pays malaisé à servir, imprévoyant et inconstant. Il faut le bien servir, c'est un grand pays. » Sa fille était agenouillée au pied de son lit. « Adieu, ma fille, adieu, disait-il. — Au revoir, mon père », répondil- elle. — Guizot se releva seul sur ses oreillers; ses yeux brillaient : & Personne n'en est plus sur que moi », s'écria-l-il. — • Puis le silence do la moi'l commença et il s'éteignit ])lein de foi et irospérance dans la vie future, le 12 sepleudjre 1874, à l'âge de quatre-vingt-six ans.
DEUXIÈME PARTIE
GUIZOT HISTORIEN
I
La France n'avait pas eu de véritable enseigne- ment historique avant Guizot.
Il a été notre plus grand professeur d'histoire. Lorsque le 11 décembre 1812, à peine âgé de vingt- cinq ans, il commença son cours à la Sorbonne, il ouvrit une voie nouvelle et se révéla sur-le-champ comme un chef d'école. En affirmant, dans sa pre- mière leçon, que l'historien doit dégager les idées dominantes, les grands événements qui ont déterminé le sort, le caractère d'une longue suite de générations, et doit prendre pour guide la raison et ses données positives à travers le dédale incertain des faits, Guizot créait une méthode qui était une révolution non seulement dans l'enseignement de l'histoire, mais aussi dans la manière de la comprendre.
116 GUIZOT.
Après de foi'tes préparations, armé d'une con- naissance approfondie des textes et des documents, il montait dans sa chaire, lisait le résumé de la leçon précédente et improvisait, inspiré qu'il était par le savoir. Ce n'étaient pas des personnages qu'il faisait revivre sous sa parole austère et abs- traite, c'étaient des principes qu'il posait, les trans- formant en lois, établissant des rapports logiques entre les faits et les rangeant sous une discipline inflexible. C'est ainsi que ses cours, comme ses livres, sont des monuments par la solidité des assises, la clarté du plan, la fermeté et la régularité des lignes.
A côté de cette nouvelle niélliode toute philoso- phique, son cerveau d'historien agitait des idées maî- tresses qu'il tenait de son éducation et de sa nature d'esprit. N'oublions pas en effet que Guizot était un calviniste convaincu, porté jiar ses croyances religieuses vers tout système qui ferait place à la valeur intellectuelle et à la responsabilité do l'indi- vidu, mais en conservant la part de l'aulorité et du pouvoir; n oublions pas qu'il voyait le rôle de la Providence dans les affaires humaines, sans tou- tefois paraître d'aucune façon un théologien ; n'ou- blions pas encore qu'il ne sépara jamais le dévelop- pement social du progrès moral.
Il s'est, en plus, servi de la polilitpie poui- éclairer ses investigations historiques. Tout en fouillant les pièces originales et en scrutant les sources avec une haute pi-obité inteMectuelle, il
GUIZOT HISTOniEX. 117
mêlait l'étude à l'action, debout dans les agitations des partis, aspirant à prendre la direction des classes moyennes, et cherchant dans ses travaux histori- ques les fondements des théories qu'il devait un jour soutenir à la tribune.
De bonne heure, il avait admiré les institutions anglaises, à la fois protestantes et libérales : il y voyait un modèle à mettre sous les yeux de la haute bourgeoisie française, sinon pour les adopter com- plètement, du moins pour s'en approcher.
EnGn, sa nature d'esprit l'éloignait de ces détails amusants qu'on appelle le côté pittoresque de l'his- toire et de ce penchant anecdotique qui a emporté tant d'écrivains bien doués et les a souvent fait dévoyer. Guizot ne voyait dans le déroulement des révolutions qu'un enchaînement rigoureux des effets et des causes; il ne croyait pas à l'imprévu et au hasard dans la vie des nations. La profondeur de son analyse n'est pas celle d'un curieux, ni d'un peintre, mais celle d'un moraliste fouillant l'iiuma- nité pour étudier partout l'individu, cherchant dans le passé les motifs de régler et de subordonner le présent.
Comme il ne vise pas à i)laire, mais à convaincre, la littérature n'est pas son but, l'histoire n'est pour lui qu'un moyen de répandre ses idées.
Jamais les origines, le fond et la logique de l'his- toire de France n'avaient été exposés avec autant de pénétration et autant d'élévation de vues; Guizot a ouvei^t l'ère de l'histoire philosophique proprement
118 GUIZOT.
dite. Avant lui, Montesquieu seul excepté, il n'y avait eu que des systèmes sans fondement solide.
Guizot rétablit sur des données positives la nature, l'origine et le caractère des grandes institutions civiles et politiques, à travers le moyen âge, depuis la chute de l'Empire romain; et les Essais sur r His- toire de France^ V Histoire de la civilisation en France, V Histoire de la civilisation en Europe, sont trois pai'ties du même tout, trois phases successives du môme travail continué pendant dix années.
11
De tous les publicistes qui, à la lîii du xviii" siècle, essayèrent de formuler une théorie de notre histoire nationale, l'abbé Mal)ly, par ses aperçus généraux, par son apologie de la tradition romaine, était celui qui avait le plus frappé Guizot. Non pas qu'il méconnût les erreurs et les lacunes de ses Observa- tions sur lllisloire de France, mais il était convaincu qu'à tout prendre, aucun autre écrivain n'avait plus souvent démêlé ou entrevu la vérité. Il publia donc en 1823 une nouvelle édition de l'ouvrage de l'abbé Mably, et pour lui servir de complément, il fit paraître les Essais sur l'Histoire de France.
11 manque peu de chose à ce livre pour (juil soil
GUIZOT HISTOIUliX. 119
une histoire suivie; les six Essais qui composent le volume ne sont que six chapitres. Guizot ne voulut pas leur donner une forme plus systématique, bien qu'il eût suivi une marche progressive et maintenu son unité de vues. Pour bien comprendre l'histoire des peuples, il faut s'asseoir longtemps auprès de leur berceau. Guizot n'y a pas failli. Préoccupé de l'avenir du gouvernement représentatif en France et de son succès en Angleterre, il entreprend d'expli- quer le grand fait qui distingue profondément les deux peuples et qui influera encore longtemps sur leur caractère et leur destinée : à savoir que la France n'est entrée dans la carrière de la liberté politique qu'après des progrès immenses dans celle de la civilisation, tandis qu'en Angleterre un gouvernement libre était né au sein même de la barbarie. Mais avant d'en rechercher les causes, l'historien se place au v^ siècle de l'ère chrétienne, et il établit d'abord que le despotisme de l'Empire romain avait amené en Gaule la destruction de la classe moyenne. Son anéantissement avait été le résultat d'un régime municipal qui l'avait rendue à la fois l'instrument et la victime de l'administration romaine. Ce seul fait ex|)lique la prodigieuse faci- lité des invasions des Barbares et permet de com- prendre l'état social qui leur succède.
Pour la première fois, le rôle de l'Eglise est mis à sa place. C'est parle clergé que se sont conservées, dans les villes, les lois et les coutumes romaines ; entre l'ancien régime municipal des Romains et celui
l'20 GLIZOT.
des communes du moyen âge, le régime municipal ecclésiastique est place comme transition. Guizot conclut que, sans lil)ertés })ubliques, il n'y a pas de libertés municipales solides.
Cest après ces préliminaires c{u'il examine l'état social et les institutions politiques sous les ]Méro- vingiens et les Carolingiens.
Avant lui la plupart des historiens et des publi- cistes avaient cherché à connaître l'état de la société, le degré ou le genre de sa civilisation, par l'étude des institutions politiques; Guizot étudie d'abord la société elle-mêrae. Avant de devenir des causes, les institutions sont des effets, la société les produit avant d'en être modifiée. Nulle part ce renversement de méthode historique n'avait jeté autant d'incerti- tude et de confusion que dans l'histoire de nos in- stitutions politic|ues. Rien ne le prouve mieux cpie la prodigieuse diversité des systèmes dont elles avaient été l'objet. Dans le gouvernement de la France entre Clovis et Hugues Capet, le comte de Boulainvillicrs avait vu 1 aristocratie la plus exclusive et la pUis forlement constituée. L'abbé Dubos y trouvait la monarchie pure. I/abbé Mably y reconnaissait la ré[)Ml)li(pie ou peu s'en fallait; leurs svstèmes étaient tous faux, |)arce qu'ils étaient tous incomplet^.
Guizot dit justement que si, avant d'éluilicr com- ment la nation l'-lait gouvernée, ces écrivains eussent recherché comment elle était organisée, la principale cause de leurs contradictions et de leurs mépi'ises aurait disparu. L'état des personnes est la première
GUIZOT HISTORIEN. 121
question qui doit appeler l'attention de Ihistorien ; chez tous les peuples modernes et à dater du démem- brement de l'Empire romain, l'état des personnes a été étroitement lié à l'état des terres. Le régime féodal qui a si longtemps dominé en Europe et a laissé partout des traces si profondes, a été le résultat de cette intime combinaison et de l'influence décisive qu'elle a exercée sur les institutions. Au x"^ siècle, les pouvoirs sociaux acquérant quelque fixité, le pays appartint à un système qui eut son unité, ses règles, un nom propre; Guizot reconnaît que ce système n'a pas été sans force et sans éclat. De grandes choses et de grands hommes, la cheva- lerie, les croisades, la naissance des langues et des littératures populaires l'ont illustré; et ])ourtant aucun système n'est demeuré plus odieux à l'instinct public; Guizot en recherche les causes. A ses yeux, c'est dans le caractère politique de la féodalité, dans la nature et la forme de son ])ouvoir, que réside le principe de celte aversion populaire et il détruit cette supposition que la féodalité s'est faite d'un seul coup, telle qu'elle fut cinq cents ans plus lard. Elle a été une confédération de petits despotes, inégaux entre eux, et ayant les uns envers les autres des devoirs et des droits, mais investis dans leurs propres domaines, sur leurs sujets personnels et directs, d'un pouvoir arbitraire et absolu.
C'étaient autant d'idées originales, de traits de lumière dans un chaos d erreurs.
Les Essais s'arrêtent au moment où la direction
122 GUIZOT.
politique de la France et de l'Angleterre paraît décidée au moins pour de longues années. Quel est le dernier mot de ce très remarquable ouvrage? C'est qu'en France jusqu'au xiv'^ siècle, tout a été individuel, tandis qu'en Angleterre, tout a été col- lectif. Désormais, jusqu'à la Révolution, les choses tendront en France vers le triomphe de la monar- chie; en Angleterre, vers celui du gouvernement parlementaire. Les efforts de l'aristocratie pour se saisir du pouvoir souverain et les tentatives de la nation pour constituer au centre de l'Etat un sys- tème représentatif, n'ont été chez nous, durant de longs intervalles, que des accidents, effets de causes peu profondes et de crises passagères.
Dans cette opposition de destinées, Guizot trou- vait un moyen d'éducation politique pour les nou- velles générations; il avait du reste, en 1820, fait un cours spécial sur les origines du gouvernement re[)résentatif en Europe. En choisissant un tel sujet, il suivait toujours invariablement sa ligne; son dis- cours d'ouverture avait eu de l'éclat, tant il excelle dans ces larges exposés de doctrines, dans ces résumes philosophiques!
Les leçons avaient été recueillies dans un Journal des Cours publics; (luizotles publia en deux volumes à son retour d'exil : ce sont des analyses incom- plètes, parfois confuses. L'historien n'a fait qu'un travail sommaire de revision; cl nous ne pouvons donner à ces notes plus d'inq^orlance qu'il ne leur en a donné lui-même, mais la méthode et le plan
GUIZOT HISTORIEN. 123
restent intacts dans cette reproduction insuffisante. Le premier volume est une remarquable esquisse des institutions politiques des Yisigoths, un peuple qui attend encore son histoire définitive. Le second volume est consacré aux chartes anglaises, à l'examen du système électoral en Angleterre au xiv" siècle, aux causes de la décadence du Parlement durant la guerre des Deux-Roses, tandis que de Henri VII à Elisabeth, la royauté progresse. Les leçons prirent fin avant que Guizot eût pu démontrer comment et pourquoi le gouvernement représentatif anglais se releva.
III
C'est dans l'histoire de la Civilisation en France et surtout dans 1 histoire de la Civilisation en Europe^ que Guizot donna la mesure de son talent. Le sujet était bien choisi pour ses qualités de généralisateur.
Il écrivait en tête d'une de ses préfaces ces nobles paroles : « Il en coûte cher pour devenir la France. Nous nous plaignons, et non sans droit, de nos épreuves et de nos mécomptes. Nos pères n'ont pas vécu plus doucement que nous, ni recueilli plus tôt et à meilleur marché les fruits de leurs travaux. Il y a dans le spectacle de leurs destinées de quoi s'at-
124 GUIZOT.
trister et se fortifier à la fois. L'histoire abat les prétentions impatientes et soutient les longues espérances. »
C'est une belle épigraphe dont il faut se souvenir dans les mauvais jours. Guizot considère que notre histoire nous donne un double enseignement : c'est la rivalité aveugle des hautes classes sociales qui a longtemps fait échouer parmi nous les essais de gouvernement libre. Au lieu de s'unir, soit pour se défendre du despotisme, soit pour fonder et prati- quer la liberté, la noblesse et la bourgeoisie sont l'estées séparées, ardentes à s'exclure ou à se sup- planter, et ne voulant accepter, lune, aucune égalité ; l'autre, aucune supériorité . Notre histoire nous montre ensuite que, si un pi"inci[)e, ou un intérêt, ou un sentiment en politique nous |)réoctupe, il nous domine exclusivement; nous l'écoutons et nous le suivons jusqu'au bout, en logiciens passionnés, sans tenir compte d'aucune autre considération et d'aucun fait.
Jamais le tempérament de notre nation n'avait élé jugé avec cette philosophie, jamais aussi, au sortir du xviii^ siècle, en face de l'ancienne école voltai- rienne, aucun professeur n'avait parlé avec celle liaïUeur d'idées et ce détachement des passions, du rôle de 1 Eglise, (jiii <n'ail attaqué la barbarie pur tous les bouts, pour la ci\'iliscr eu la doniiitant ; puisant uiir force in/turiise dans son respect de l'ef^alité et des supériorités légitimes ; et de\'cnnnt la société la plus populaire, la plus accessible à tous les talents, à toutes
GUIZOT HISTORIEN. 125
les nobles ambitions de la nature Iminaine. Pour un j)rotestant, c'était ne pas manquer d'équité.
Dès sa première leçon sur la civilisation en France, Guizot avait du reste posé comme un axiome que dans notre nation, l'homme et la société ont toujours marché et grandi à peu de distance l'un de l'autre. Au commencement du y.w siècle, par exemple, éclate le mouvement d'affranchissement des Com- munes et en même temps se manifeste un vif élan vers la liberté de la pensée : Guizot prend pour témoins Abélard et les bourgeois de ^'ézelay et de Laon. Au xvi^ siècle, ce même caractère distingue la Réforme en France; elle est aussi savante et plus modérée, plus raisonnable que partout ailleurs; à travers l'énergie et la sincérité de ses croyances, elle a rarement manqué de prudence pratique. Dans les temps modernes, aux xvir et xyiii*^ siècles, l'intime et rapide union des idées et des faits, le développe- ment correspondant de la société et de l'homme sont aussi visibles.
Moraliste en même temps qu'historien, Guizot étudie les diverses classes de notre ancienne société; il analyse leurs mœurs et leur physionomie et il est partout frappé des mêmes faits : ainsi le clergé fran- çais lui paraît à la fois docte et actif, associé à tous les travaux intellectuels et à toutes les affaires, rai- sonneur, érudit, administrateur, s'appliquant à allier et à concilier la religion, la science et la politique. De même les philosophes français, Montaigne, Des- cartes, Pascal, Bayle, ne sont ni de purs logiciens.
126 GUIZOT.
ni des enthousiastes ; ils offrent un rare mélange de spéculation et d'intelligence pratique; ils s'élèvent très haut, mais sans perdre la terre de vue. Enfin Guizot se demande quel trait caractérise particuliè- rement dans l'histoire de France la seule classe d'hommes qui y ait joué un rôle vraiment public, la seule qui ait tenté de faire pénétrer le pays dans son ffouverneraent, à savoir la mag-istrature et le bar- reau, le parlement et tout ce qui les entourait? N'est- ce pas précisément ce mélange de doctrine et de sagesse politique, de respect pour les idées et pour les faits, de science et d'application? Dans toutes les carrières où s'exerce l'intelligence pure, dans l'érudi- tion, la philosophie, la littérature, l'histoire, partout vous rencontrerez les parlementaires et le barreau français; et, en même temps, ils ont pris part à toutes les affaires publiques et privées; ils ont eu la main dans tous les intérêts réels et positifs de la société.
Guizot déduit de ces observations que la civilisa- tion française reproduit plus fidèlement qu'aucune autre nation le type général, l'idée fondamentale de la civilisation elle-même; il veut en tirer pour les âmes une régénération morale. « La science, dit-il, est belle sans doute et vaut bien à elle seule les travaux de l'homme; mais elle est mille fois plus belle, quand elle devient une puissance et enfante une vertu. »
Après nous avoir fait assister aux origines de la civilisation française sous les deux premières races, société sans unité, sans fixité, sans ensemble, l'his-
GLIZOT HISTORIEN. 127
lorien se demande pourquoi la civilisation et l'his- toire vraiment françaises commencent au moment où il est presque impossible de découvrir une France, tant le sol est couvert de petits peuples, de petits souverains à peu près étrangers les uns aux autres !
Il découvre cette loi que dans la vie des peuples, l'unité extérieure visible, l'unité, de nom et de gou- vernement, bien qu'importante, n'est j)as la pre- mière, la plus réelle, celle qui constitue vraiment une nation. L'unité la plus profonde et la plus puis- sante est celle qui résulte de la similitude des insti- tutions, des mœurs, des idées, des sentiments, des langues, l'unité morale enfin, très supérieure à l'unité politique et qui peut seule la fonder solidement.
La tendance vers l'unité nationale et par là vei's l'unité politique devient le pivot autour duquel va tourner la civilisation en France.
Avec la même méthode, Guizot examine l'époque féodale sous un double point de vue, l'histoire de la société civile et religieuse et l'histoire de l'homme. Il considère la société civile dans les faits qui la constituent et dans les monuments législatifs et poli- tiques qui émanent d'elle et où est empreint son caractère. Or du x^ au xiv** siècle, trois grands faits résument l'histoire de la société civile : l'association féodale; au-dessus et à coté, reposant sur d'autres j)rincipes et se créant une existence distincte, la royauté; enfin, en intimes relations aussi avec l'as- sociation féodale, mais travaillant à s'en séparer, les Communes.
128 GUIZOT.
Quant aux monuments écrits qui donnent l'image de la féodalité, comme les Institutions de saint Louis, la Coutume de Beaui'oisis, les Assises de jurispru- dence, les Conseils à un ami, Guizot se proposait de les étudier, comme il avait étudié les lois bar- bares et les Capitulaires.
De la société civile, l'historien .entendait passer à la société religieuse, et la considérer comme iU'avait déjà fait jusqu'au x^ siècle, dans son organisation intéineure, dans ses rapports avec la société civile et avec la papauté. L'histoire de la société étant com- plète, il devait aborder l'histoire de l'esprit humain qui résidait à cette époque dans deux littératures distinctes : une littérature savante écrite en latin adressée uniquement aux lettrés et qui contient la théologie et la philosophie du temps ; en second lieu, une littérature nationale, ])opulaire, toute en langue vulgaire , et s'adressant aux oisifs et au ])euple.
C'était un très beau ])rogramnie, un édifice aux fortes constructions, se superposant et développant d'imposantes façades où tout se tenait et (jui devait aboutir à la démonstration de cette vérité, poursuivie obstinément par Guizot : que, malgré la décadence des Communes, au commencement du xiv*^ s^iècle, le tiers état était en continuel progrès.
La question était de savoir si ce ne fut pas un irré- ])arable malheur que la ])erte des libertés communales. Guizot pense qu'à tout prendre, la centralisation a valu à la France beaucoup plus de prospérité et de
GUIZOT HISTORIEN. 129
grandeur, des destinées plus heureuses et plus glo- rieuses qu'elle n'en eût obtenu, si les institutions et les indépendances locales y fussent demeurées sou- veraines. Sans vouloir instituer un débat, nous rap- pelons que des esprits très élevés sont loin de par- tager cette opinion. Mais ce vaste plan que nous venons d'esquisser, Guizot ne |nit l'exécuter qu'en partie; le temps lui manqua. Bien qu incomplète, son œuvre n'en est pas moins vigoureuse; si elle présente des lacunes que les études contemporaines ont comblées , elle a gardé néanmoins toute son autorité.
IV
Nous avions en France des histoires politiques, ecclésiastiques et littéraires, il nous manquait une histoire générale qui ne fût pas, comme le Discours sur l'histoire universelle, uniquement basée sur les croyances religieuses, ou, comme l'Esprit des lois, exclusivement élevée sur les institutions civiles et politiques. Guizot a comblé ce vide avec V Histoire (le la civilisation en Europe. La manière dont il a accompli ce dessein est originale et puissante. Ses quatorze leçons sont quatorze tableaux et chacun est le portrait de quelque événement capital, sans
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130 r.lIZOT.
que dans la disposilinn générale tlu sujet et dans la manière dont les faits particuliers se dessinent et se développent, l'unité' cesse de régner.
La France a ét(' le foyer, le centre de la civilisa- tion en Europe ; sans doute, elle a été devancée, à diverses époques: dans les arts, j)ar l'Italie; dans les institutions politiques, par l'Angleterre; mais la France aussitôt a repris une vigueur nouvelle, s'est élancée et s'est vite retrouvée au niveau ou en avant de toutes les nations. Il n'est en effet presque aucune grande idée, aucun grand principe qui, pour se répandre partout, n'ait passé d'abord par notre pays; que ce soit par l'effet de notre langue, du tour de notre esprit ou de nos mœurs, il est certain que nos idées se présentent plus clairement aux masses. Guizot est convaincu qu'il y a une des- tinée générale de l'humanité, une transmission du dépôt des vérités morales, et qu'un monde mieux réglé rend l'homme lui-même plus juste; très opti- miste, il pense que la civilisation est jeune et que le monde n'en a pas encore mesuré la cari'ière.
La civilisation consiste à ses yeux, nous le savons, dans le développement de l'individu, d'une part, et de l'autre, dans le développement de sa condition visible, la société; l'état actuel du monde impose cette alliance de la philosophie et de l'hisloire. Quant à la civilisation de notre patrie, elle a ce caractère particulier que la puissance de l'esprit a toujours été profonde dans la société française, plus pro- fonde peut-être que partout ailleurs.
r.nzoT msTor.iEX. 131
Après avoir analysé les éléments fondamentaux de la civilisation européenne; après avoir montré leur diversité , leur lutte constante et comment aucun n'avait réussi à dominer complètement les autres, Guizot conduit jusqu'au xii« siècle l'histoire des pre- miers éléments de la civilisation moderne, d'abord le régime féodal, puis l'Eglise et enfin les communes qui ont amené la lutte des classes, lutte qui remplit le monde contemporain et dont il est né.
Avec la huitième leçon, l'historien entre dans la seconde période et ce sont les chapitres les plus remarquables du livre; la solution définitive se dégage.
C'est le caractère essentiel et distinctif de la société moderne comparée à la société européenne primitive que tous les éléments de l'état social, d'abord nombreux et divers, finissent par se réduire à deux : le gouvernement, d'une part; le peuple, de l'autre. Le premier mouvement considérable qui avait poussé l'Europe dans cette voie, avait été les croisades; vers la même époque, avait commencé à grandir l'institution qui avait le plus contribué à former notre société, c'est-à-dire la royauté.
Les tentatives pour coordonner les anciens élé- ments sociaux sans abolir leur variété, avaient tenu une place importante dans l'histoire de rEuro|)e. Guizot passe en revue ces essais d'organisation politique : le projet de Grégoire VII de soumettre l'Europe à une vaste et régulière théocratie, les Républiques italiennes du xi" au xvi^^ siècle, les
l;î2 r.uizoT.
lentalivcs républicaines de Suisse, les communes des Flandres, la constitution mixte et intermittente de nos États généraux, les Cortès d'Espagne, enfin le Parlement d'Angleterre. Il explique comment, le xiv^ siècle expiré, et après l'insuccès des ten- tatives d'organisation politique, l'Europe entra, comme par instinct, dans les voies de la centralisa- tion. C'est le caractère du xv" siècle d'avoir tendu à ce résultat, d'avoir travaillé à créer des intérêts généraux; partout, la plus large part de la destinée des peuples se trouve abandonnée à la prérogative royale , au milieu de la fermentation de l'esprit humain, de l'antiquité grecque et romaine restaurée, tandis que la poudre, la boussole, l'imprimerie sont inventées, et que les grandes découvertes maritimes ont lieu. C'est la pi'éparation à la puissante révolu- tion du xvi"^ siècle.
On suit la trame du récit et l'enchaînement des effets et des causes. Pour l'école dont Guizol est le chef, ces faits généraux sont la portion immortelle de l'histoire, celle à laquelle toutes les générations ont besoin d'assister pour comprendre le passé et se comprendre elles-mêmes.
On attendait le protestant à son jugement sur la Réforme et sur son rôle dans la civilisation euro- j)éenne. Guizot n'a pas faibli. La Réforme a été un grand élan de liberté de l'esprit humain, un besoin nouveau de penser, déjuger librement avec ses seules forces les faits et les idées que l'Europe, jusque-là, recevait des mains de l'autorité. Partout où elle a
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pénétré, victorieuse ou vaincue, elle a eu pour résul- tat un immense progrès vers l'émancipation de l'es- prit humain, tout en s'accommodant aux différents régimes politiques.
Les conséquences de la Réforme ont dépassé ses vues; ce qu'elle a amené, elle ne l'a pas connu. Elle n'était pas allée jusqu'à l'extrême de son principe; de là, un certain air d'inconséquence et d'esprit étroit qui souvent a donné prise sur elle à ses adversaires. Et cette admirable leçon s'achève sur la similitude des destinées entre la société civile et la société reli- gieuse dans les révolutions qu'elles ont eu à subir.
Libre examen et centralisation du pouvoir, tels sont les résultats essentiels auxquels avaient abouti dans le cours du xvi° siècle toutes les phases de l'ancienne société européenne. Il était difficile qu'une lutte ne s'engageât pas un jour entre ces deux faits, quelque peu contradictoires : l'un était la défaite du pouvoir absolu dans l'ordre spirituel ; l'autre, sa victoire dans l'ordre temporel; l'un, préparant la décadence de l'ancienne monarchie ecclésiastique ; l'autre, consommant la ruine des anciennes libertés féodales et communales. Guizot ne dissimule pas que, si l'Angleterre a atteint le but plus vite qu'au- cun des Etats du continent, c'est que, chez elle, les divers éléments de la société, l'ordre religieux et l'ordre civil, la monarchie, l'aristocratie et la démo- cratie, s'étaient développés, non pas successivement, mais ensemble et de front. C'est à d'assez longs inter- valles, au contraire, que les développements de la
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monarchie pure et du libre examen se sont accom- plis sur le continent, où les deux puissances devaient en venir aux mains. En attendant, l'in- fluence de la France se présente, dans les xvii<^ et xviii^ siècles, sous des aspects très différents. Dans le premier cas, c'est son gouvernement royal qui marche à la tête de la civilisation générale. Dans le second cas, c'est à la société française qu'appar- tient la prépondérance.
Qu'on ne croie pas que ces leçons soient enfermées dans les limites étroites d'une simple nomenclature de faits et de documents; l'historien nous donne un expose brillant des événements importants qui ont exercé une action marquée sur les destinées de l'Europe.
Tel est ce beau livre, d'une narration lucide, dune méthode rigoureuse, œuvre d'un savant et dun obseï*- valeur qui juge les hommes et les choses avec une raison calme et haute, mais non sans animation et sans ardeur. Dans ces déductions , si bien liées entre elles qu il n'y a pas de fissures , dans ces esquisses dessinées d'un trait si ferme qu'elles sont vivantes, on reconnaît non seulement la pensée sou- veraine, mais aussi l'habileté d'un maître. Certes, depuis, bien des détails ont été fouillés; mais la large fresque de Guizot est resiée intacte, malgré les années, tant l'esprit qui avait présidé à sa con- ception était supérieur et dominait les passions ou les préjugés, tant l'intelligence des choses générales et des principes histori(|ues était claire et j)uissanle.
GLIZOT HISTOIÎltX. 135
Mais le professeur n'est qu'un des cotés de Guizot historien. On eût été étonné qu'il n'eût pas consacré à 1 histoire de la Révolution d'Angleterre une partie de sa vie laborieuse et si bien remplie. Ce n'était pas seulement, chez lui, une sorte d'attrait intellectuel, c'était aussi, au fond de sa pensée, un exemple qu'il voulait mettre sous les yeux de la Bourgeoisie française.
Avant d'écrire V Histoire de la Révolution d'Angle- terre, il en avait, pour ainsi dire, donné les pièces justificatives. Les principaux mémoires originaux relatifs à ce grand événement, réunis par lui en col- lection et traduits sous ses yeux, avaient paru en 1825. Guizot y avait joint des notices, des essais de biographie. G était déjà une histoire intime et anec- dotique.
Le peintre avait tout vu. Il parlait de Ludlow, de Fairfax, de Lilhurne, presque en homme qui a vécu de leur temps, qui, tous les jours, les entend discou- rir, qui sait leurs ]iassions et a scruté leurs pensées. De telle sorte qu'il n'avait plus besoin de longues préparations et qu'il connaissait tous les matériaux, lorsqu'il éleva le premier étage de son édifice.
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Trois parties presque égales constituent en efiet Y Histoire de la Révolution d'Angleterre.
Guizot avait en 1820 publié l'histoire du règne de Charles I""", objet de la première période.
A ses yeux, loin d'avoir rompu le cours naturel des événements, ni la Révolution d'Angleterre, ni la nôtre n'ont rien dit, rien voulu, rien lait, qui n'eût été dit, souhaité, fait ou tenté cent fois avant leur explosion. Guizot ne [lense pas qu'on s'obstine longtemps à les condamner, parce qu'elles sont char- gées d'erreurs, de malheurs et de crimes. « Il faut en ceci, dit-il, tout accorder à leurs adversaires, les surpasser même en sévérité, ne regarder à leurs accusations que pour y ajouter, s'ils en oublient; et puis les sommer de dresser, à leur tour, le compte des erreurs, des crimes et des maux de ces temps et de ces pouvoirs qu ils ont pris sous leur garde. Je doute qu'ils acceptent le marché. » Certes Guizot se refuse à considérer les deux révolutions comme absolument semblables : l'une plus politique que sociale, l'autre ayant voulu changer tout ensemide la société et le gouvernement; l'une ayant recherché la liberté; l'autre, l'égalité; l'une, religieuse, ayant substitué un dogme à un dogme, une Eglise à une Eglise; l'autre, philosophique, ayant proclamé la pleine indépendance de la raison. Mais Guizot n'était pas homme à se contenter de celle com[)araison qui ne lui paraît pas sans vérité, mais trop ingé- nieuse et presque supcrlicielle. La Révolution d'Aii- gleterrc, par les mêmes causes (pii la lircnt ('clalor
GlIZOT HISTORIEN. 137
plus d'un siècle avant la nôtre, a gardé de l'ancien état social une plus forte empreinte. Des institu- tions libres, nées du sein de la barbarie, avaient survécu même au despotisme qu'elles n'avaient pu prévenir. L'aristocratie féodale, une partie du moins, avait uni sa cause à celle du peuple. Dans les lois, les croyances, les mœurs, la Révolution d'Angleterre trouvait son œuvre à moitié accomplie, aussi offrit-elle un bizarre mélange des éléments en apparence les plus contraires, placée entre l'ancien et le nouvel état social, plutôt comme un pont pour passer de l'un à l'autre, que comme un abîme pour les séparer. La plus terrible unité, au contraire, a régné dans la Révolution française; l'esprit nouveau y a dominé seul. De là l'immensité des résultats de la Révolution française et aussi de ses égarements; elle a possédé le pouvoir absolu.
« Et cependant, suscitées par les mêmes causes, par la décadence de l'aristocratie féodale, de l'Eglise et de la royauté, les deux révolutions ont travaillé à la même œuvre, à la domination du pays dans les affaires publiques. Celle-ci a été plus sage, celle-là plus puissante; mais les moyens et le succès ont varié seuls; la tendance était la même, comme l'ori- gine. Telle est enfin l'analogie des deux Révolutions, que la ])remière n'eût jamais été comprise si la seconde n'eût éclaté. »
C'est avec cette vigueur et cette sagacité, que Guizot entre dans son sujet.
Il montre dès l'avènement de Charles P"^ \11
13S GUIZOT.
mars L(j25) ([ue la force revenait aux Communes par le progrès de leur grandeur matérielle. Pour que leur volonté ne se fit pas longtemps attendre, il suffisait d'y ajouter la grandeur morale qui devait enhardir leur ambition, élever leurs pensées, leur faire de la résistance un devoir. La Réforme reli- gieuse eut cette vertu. Guizot explique que, plus étrangères et en même temps plus exposées aux coups du pouvoir, les communes anglaises chan- gèrent, dans leurs relations avec la royauté, d'atti- tude et de résolutions. De jour en jour, leur timi- dité disparut.
« Les regards du bourgeois, du franc-tenancier, du paysan même, se portèrent bien au-dessus de sa condition. Il était chrétien. 11 sondait hardiment, dans sa maison, avec ses amis, les mystères de la puissance divine; quelle puissance terrestre était si liante qu'il dût s'abstenir de la considérer! 11 lisait dans les livres saints la loi de Dieu; pour leur obéir, il était forcé de résister à d'autres lois. »
Quand Charles P"^ convoqua le Parlement, ils se rapprochèrent avec le dessein et l'espoir sincère de s'unir; mais au fond leur désunion était déjà con- sommée. L'un et l'autre pensaient en souverain.
Guizot excelle dans cet art magistral de classer les idées, mais si dans ses Essais ou dans l'Histoire (le la civilisation , c'est le goût des spéculations générales, la profondeur et la gravité des maximes qui l'emportent, on sent que dans la Révolution (V Angleterre, aux qualités qui permettent de domi-
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ner le sujet vient se joindre l'autorilé que donne, pour aborder une pareille histoire, l'expérience de l'homme d'Etal. Personne ne pouvait mieux dire en parlant du roi Charles : Les Princes héritent des fautes, comme du trône de leurs devanciers.
Il fallait aussi être un moraliste pour faire com- prendre avec quelle |)atience agit le peuple anglais, avant de lever l'étendard de la révolution. Pendant onze ans, le roi et l'Eglise avaient proclamé la sou- veraineté absolue, indépendante du droit divin. Ils avaient tout tenté pour la faire subir ou accepter à la nation. Hors d'état d"y réussir, ils venaient, dans leur impuissance, demander secours à une assemblée qui, sans l'ériger d'abord en principe, croyait aussi à sa souveraineté et se sentait capable de l'exercer.
Après l'exécution de Strafford, la réforme poli- tique, telle du moins qu'on l'avait, au début, souhaitée et conçue, semblait accomplie; mais que servait de l'avoir écrite dans des statuts, si la garde en était confiée à ses ennemis? La lutte religieuse, en même temps, s'engageait de plus en plus; les sectaires s'enhardissaient, l'Eglise était chaque jour plus ébranlée. Alors commence avec le Long Parlement une lutte jusque-là sans exemple en Europe. Guizot n'hésite pas, il est avec Hampden, avec Pym ; il salue la lutte comme un glorieux symptôme de la Révolution qui commençait et devait faire le tour du monde. Son âme grave se recueille et ne se trouble pas; de même que ces héros de la guerre civile qui, au moment de tirer l'épée, s'étonnèrent et s'ému-
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ront, non que leur cœur fût timide, ni que la résis- tance armée eût, aux yeux du Parlement et même du j)euj)le anglais, rien d'étrange et de criminel; tous la lisaient avec orgueil dans l'histoire de la grande charte; toutefois « c'était toujours au nom des lois, au nom des droits certains et avoués, que la résis- tance s'était déclarée! En conquérant la liberté, l'Angleterre avait toujours cru défendre son héritage, et aux seuls mots de loi et d'ordre légal s'attachait le respect populaire. Les deux partis sentaient le besoin de couvrir du manteau légal leurs préten- tions et leurs actes. » C'est la réserve que Gui/ot tenait à faire.
On sait quelle action soudaine prirent les sectes religieuses pour saisir le pouvoir. Aucun historien n"a mieux compris cjue Guizot l'àme de ces Indé- j)endants, de ces Brownisles, de ces Anabaptistes. Gomment, à sa })rcmière apparition, le principe de la liberté proclamé par des sectaires obscurs, au milieu des ('■garcnients d'un aveugle enthousiasme, fut-il traité de crime et de folie, et comment eux- mêmes semblaient-ils le soutenir sans le com- prendre? Guizot l'explique et il en di'duit la for- mation du libéralisme anglais; il sortit du travail religieux des esprits. Toutes les c[ueslions prirent dès lors un tour nouveau. Institutions, lois, coutu- mes, tout fut sommé de se régler sur le raisonne- ment ou la volonté de l'hommtï; tout paraissait légi- time dans ce hardi travail, sur la foi d'un princi|)e ou même d'une simple extase.
r.VIZOT IlISTORIEX. 141
Si le côté anecdotique est parfois sarriilé aux idées, les portraits des personnages sont dessinés d'un trait vigoureux et rais en relief : Charles I'"' incurable dans sa duplicité, parce qu'envers des sujets rebelles il ne se croyait tenu par aucune parole d'honneur; Pym, ferme, patient, adroit, indif- férent au travail, aux dégoûts, comme à la fortune et à la gloire, plaçant dans le succès de son parti toute son ambition. Quant à Crorawell, Guizot le suit dans toutes les complexités et dans toutes les souplesses de sa nature; il ne fait pas un seul por- trait, il en fait d'aussi variés que cet étrange et grand personnage, étranger aux aveugles présomp- tions de son parti, dévoré d'ambition et d'incerti- tudes, ne voulant rompre, ni s'engager sans retour avec les combinaisons les plus diverses.
S'agit-il du récit des faits importants, Guizot les raconte avec une netteté et une sf>briété qui excluent toute enluminure, toute image, toute épithète inutile. L'exécution de Strafford , le procès et la mort du roi Charles sont retracés avec une précision de langage qui en grave à jamais le spectacle dans la mémoire.
Le succès des deux premiers volumes avait été considérable.
Guizot n'avait jamais abandonné le projet de con- tinuer son œuvre. Il y revenait toujours dans l'inter- valle de ses courts repos parlementaires; il y revint même pendant son ambassade à Londres; aussi sa première pensée, durant son exil, fut d'achever
U2 nvizoT,
VUisloire de la Révolution d Angleterre. Dans une longue préface qui parut sous forme de discours, il se demandait pourquoi cette révolution avait réussi. II avait à cœur de démontrer quelles causes avaient donné à la monarchie constitutionnelle en Angle- terre et à la république dans l'Amérique anglaise le solide succès que la France et l'Europe poursui- vaient encore à travers de mystérieuses épreuves.
Tout son raisonnement est enfermé dans ces quel- ques lignes : « En Allemagne, au xv!*" siècle, la Révo- lution a été religieuse et point politique; en France, au xviii" siècle, elle a été politique et point reli- gieuse. Ce fut, au XVII* siècle, la fortune de l'Angle- terre que l'esprit de foi religieuse et l'esprit de liberté politique y régnaient ensemble et qu'elle entreprit en même temps les deux révolutions. Toutes les grandes passions de la nature humaine se déployèrent ainsi sans qu'elle brisât tous ses freins; et les espérances, comme les ambitions de l'éternité, restèrent aux hommes quand ils crurent que leurs ambitions et leurs espérances de la terre
étaient déçues Qu'il s'agisse d'une monarchie ou
dune république, d'une société aristocratique ou démocratique, la mcun; lumière brille dans les faits. Le succès définitif ne s'obtient qu'au nom des mêmes principes et par les mêmes voies : l'esprit révolutionnaire est fatal aux grandeurs qu'il élève, comme à celles qu'il renverse. La politique qui ren- verse les Etats est aussi la seule qui lermiiu' et fonde les révolutions. » C'est avec ces idées pour
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guide, que Cfuizot aborde la suite de V Histoire de la Révolution d'Angleterre. Son âme, plus religieuse encore après la révolution de 1848, le porte de plus en plus vers l'intei'vention de la Providence dans les affaires humaines.
Vingt-huit années s'étaient écoulées depuis que les deux premiers volumes de VHistoire de la Révolution d'Angleterre avaient paru ; et quelles années !
Ceux qui auraient pu croire que l'unité de l'ou- vrage ne fût rompue et qu'un travail si longtemps suspendu, repris à si long intervalle, et en des temps si opposés, ne se ressentît de la contra- riété des circonstances, se trompaient. 11 n'y avait pas de dissonance; le talent seul avait grandi. Le caractère moral que Guizot imprime à ses récits, l'esprit qu'il porte dans la composition n'avaient rien perdu. C'était le même ordre, le même enchaîne- ment dans les faits ; la forme s'était heureusement modifiée : le manque de souplesse et de variété s'était atténué, le retour des mots abstraits était moins fréquent; le mouvement, le relief s'étaient accusés, sans verser jamais dans la déclamation et l'abus des images. Les longues années de luttes à la tribune avaient donné au style plus de correction et plus de véhémence; enûn il y avait toujours chez Guizot, malgré les années plus lourdes, la flamme intérieure qui brûlait et ne s'égarait pas.
Si Charles Stuart a été le héros des tomes I et II, Olivier Cromwell est celui des tomes III et \\ . Il
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en remplit chaque page; on le rencontre, on le voit partout, et comme ce n'était pas un homme à idées simples, mais incohérent et obscur dans ses paroles, tantôt par entraînement, tantôt à dessein, en même temps qu'une ferme et judicieuse intelligence, Guizot le fait revivre dans ses contradictions. On a devant soi un être réel, qui marche, agit, palpite, parle sous nos yeux; et les personnages qui appro- chent et entourent Cromwell, Henri Vane, Witelock, Ireton, Harrison, Bradshaw, restent aussi dans l'esprit, tant les traits qui représentent leur image sont nets et arrêtés.
La scène qu'ils occupent est grave et sévère. Leur victoire est complète ; les républicains sont en pleine possession du pouvoir; ils ont mis hors de toute activité politique la haute aristocratie et la démo- cratie radicale de leur temps : les Cavaliers et les Niveleurs. Guizot fait justement observer que leurs angoisses intérieures les tourmentaient déjà plus que n'eussent pu faire tous leurs ennemis. Ils voyaient s'élever au milieu d'eux un vainqueur et un maître dont ils ne savaient ni comment se défendre, ni comment se passer. La République à peine née sentait déjà Cromwell au-dessus d'elle.
Toutes les péripéties du duel qui s'engage entre lui et le Parlement sont étudiées par un maître. C'est surtout dans l'examen des rapports de la I''raiice et de l'Espagne avec le l'rotecteur que s'exerce la sagacité supérieure de l'historien; bien plus peut-être au wii*^ siècle que de nos jours, les
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politiques s'inquiétaient peu que leurs actes fussent en accord avec leurs sentiments véritables et leurs paroles intimes; autant le public sur le continent laissait éclater envers les républicains, juges de Charles P'', son mauvais vouloir, autant les gouver- nements, par calcul ou par crainte, se montraient indifférents ou réservés. Grâce à sa politique exté- rieure, Crom^velI était devenu puissant en Europe; et sa grandeur n'était pas contestée sur le continent, comme en Angleterre, parce qu'au dehors elle se fondait sur la force habile et heureuse.
Les nondireuses pièces diplomatiques inédites que donne Guizot, éclairent d'un jour nouveau le rôle du Protecteur. Tout en faisant ressortir le caractère de ses traités avec la Hollande, avec le Portugal, avec le Danemark et particulièrement avec la Suède, c'est toujours aux négociations avec Paris et Madrid qu'il revient de préférence. L'ancien Ministre des affaires étrangères avait appris à suivre dans ses détails un jeu si délié et à mettre en scène avec autant de finesse que de clarté les deux premières diplomaties du monde, l'espagnole et la française.
C'étaient ces parties de l'histoire qui étaient presque inconnues. Les imaginations qui recher- chent avant tout, dans ce drame, les aventures du jeune Charles II, couronné roi par un parti qu'il déteste, pendant sa triste expédition d'Ecosse, ne seront pourtant pas déçues. Guizot a mis un art suprême à rajeunir ces détails si connus, et à être rapide en ne supprimant aucun fait, de la même
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façon qu'il peint avec fidélité des tableaux de marine, en retraçant les luttes acharnées des flottes anglaise et hollandaise.
En face de ces triomphes extérieurs, Guizot oppose les mécomptes.
Au milieu de sa puissance et de sa gloire, Crom- well sentait en effet que sa situation était violente, et il aspirait à la changer. Après avoir, pendant dix- huit mois, gouverné seul et arbitrairement, il vil qu'avec les mœurs de la vieille Angleterre, un pou- voir sans contrôle n'était qu'une crise temporaire, et il crut qu'après tant de succès, le jour était venu de fonder un ordre légal et durable. Là commença son ini|)uissance, et cette impuissance faisait son sup- plice. Etre roi? Il ne croyait pas pouvoir le devenir, sans l'aveu des principaux de ses compagnons; mais il a beau sonder le terrain, ses peines sont perdues; il a beau convoquer le Parlement à son usage : l'un et l'autre étaient convaincus que la royauté seule pouvait donner au gouvernement un caractère régu- lier et stable; et ce Parlement lui échappe. Aussi, comme dit Guizot, Gromwell mourut triste. « Les croyances chrétiennes étaient restées au fond de cette âme chargée de mensonges et d'attentats. Quand vint l'épreuve suprême, elles reparurent, et l'enthousiasme religieux de Crom-vvell prit le dessus sur son hypocrisie. »
Ce beau livre s'imposait à l'adiiiii'ation de lAii- gleterre.
Les deux volumes qui suivirent, sous le litre de
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Richard Croimvell et du Rétablissement des Stuarls, étaient peut-être encore supérieurs aux premiers ; mais le sujet était d'un tout autre ordre, moins élevé, moins émouvant. C'était de la tragi-comédie politique.
Au premier abord on s'étonne que ces vingt et un mois d'interrègne (3 septembre 1658-21) mai 1600), si confus chez tous les historiens, tiennent une si large place dans une œuvre dont un des mérites est le nerf et la concision. Bien loin de manquer de matière, l'auteur a su élaguer et choisir. Des pièces récemment découvertes, des documents encore inexplorés, ont comme transformé cette curieuse époque. Parmi ces documents, il en est qui appar- tiennent à l'Angleterre, comme le journal de Bur- ton; mais ce qui donne aux événements que raconte Guizot cette importance inattendue, ce sont des informations d'un autre ordre et qui viennent de France : nous voulons parler de la correspondance de l'agent très actif que Mazarin avait à Londres, M. de Bordeaux. Ces dépêches conservées à nos archives des affaires étrangères et annexées au livre de Guizot forment elles-mêmes presque un volume, grâce au lucide commentaire dont elles sont accom- pagnées.
Il était difficile de coordonner cette cohue de faits et de personnages se distinguant à peine les uns des autres et de continuer au récit cette unité d'intérêt sans laquelle il n'y a pas d'œuvre d'art; c'est ce qu'a fait Guizot. Il a divisé son drame en
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quatre actes. Le premier est réservé à Richard GroniNvell; il contient toute son histoire, de son avènement à sa chute; le second acte est rempli par une aventure encore plus éphémère : le Long Parle- ment ressuscite, vieux, décrépit, inutile; mais cette poignée d'hommes était courageuse et sincère. Ces vieux républicains rentrèrent au pouvoir, comme dans leur droit, et ils l'exercèrent avec une fidélité et une vigueur qui les honorent.
« La république, dit Guizot à propos de ces hommes de fer, la république, quand elle est chez un peuple le résultat naturel et vrai de son état social, de ses idées, de ses mœurs, est un gouver- nement digne de sympathie et de respect, qui a ses vices théoriques et pratiques, counne tous les établissements humains, mais qui honore et sert l'humanité , car il la provoque à déployer ses grandes forces morales, et il peut la })orter à un très haut degré d'activité, de vertu, de prosj)érité et de gloire. »
L'armée avait rappelé le Long Parlement, croyant qu'il était mort; dès qu'il donna signe de vie, l'armée le mit à la porte.
Avec le troisième acte, un nouvel acteur paraît : Monk prend en main la cause du Long Parlement et nous passons avec lui d'Kcosse en Angleterre. Toujours et avec tous également taciturne, il ne répondait pas aux questions, mais il laissait arriver, parlei' et repartir les messages des royalistes. Au quali'ierae acte, l'action touche à son terme. Ce
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n'était pas la vénalité de quelques chefs, mais la dis- position générale de la nation, éclairée et lassée par ses propres fautes, qui la ramenait vers Charles II. Monk démasque enfin ses batteries et les Stuarts rentrent en Angleterre, sans conditions.
Tout est en pleine lumière dans ce récit. Vingt ans avant de publier son histoire, Guizot, dans une belle étude, avait esquissé la figure de Monk; dans ce dernier volume, il la donne agrandie et retou- chée; il nous fait pénétrer dans le caractère du per- sonnage, et dans ce rôle, prodige de patience et d'audace, d'un homme